Ainsi va le monde n° 316 – Expliquer, est-ce excuser ?

Il y a quelques temps, à la suite des attentats du 13 Novembre 2015, Le Premier ministre, Monsieur Manuel Valls, déclarait devant le Sénat et les médias, qu'il en avait assez, je cite : «... de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ».

Au-delà de l'agacement et du propos de circonstance, le Premier Ministre, en mettant sur le même plan l'excuse et l'explication invite à une réflexion épistémologique et politique.

Epistémologique, d'abord. Le terme s'entend comme ce qui est relatif à la connaissance, à nos manières de connaître. Ainsi, expliquer c'est rendre compréhensible ce qui a un sens vague, obscur ou inconnu. C'est démonter un mécanisme, rechercher les causes d'un phénomène. On ira chercher dans des origines sociales, des adhésions religieuses ou encore dans un profil psychologique, la raison et les causes qui permettraient de comprendre l'acte terroriste, de l'éclaircir. Or, ce faisant, et c'est là que commencent les difficultés, n'aura-t-on pas tendance à atténuer la portée et la gravité de l'acte commis ? Et donc de passer du registre scientifique au registre moral, de l'explication à l'excuse voire, plus loin encore, au pardon «parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ». Ainsi, les explications données sont interprétables comme autant d'arguments montrant que les auteurs des attentats ne pouvaient agir autrement. L'explication par les causes en introduisant un déterminisme réduirait la responsabilité. On se gardera bien de confondre l'excuse morale et l'explication scientifique mais nous percevons bien ici que la frontière entre les deux est ténue. Excuser vise bien à abolir les effets d'un acte, par conséquent d'en chercher les raisons comme dans la démarche explicative.

Les propos du Premier Ministre invitent aussi à une réflexion politique, une réflexion sur la manière de faire de la politique. On se demandera maintenant pourquoi il faut arrêter de chercher en permanence des explications « culturelles ou sociologiques » aux phénomènes. C'est que leur compréhension ne fait pas bon ménage avec l'émotion et les affects. Si nous expliquons à un enfant qu'il n'a pas de raison d'avoir peur, nous réduisons ou pensons réduire cet affect oppressant pour lui redonner la maîtrise de soi et des choses. A moins que nous n'utilisions sa peur que pour avoir une emprise sur lui et obtenir de lui une conduite qu'avec des explications nous n'arracherions pas facilement. Il fut un temps où l'invocation du gendarme ou du loup faisait manger nombre de soupes indésirables !!!!

Ainsi est-il de bonne politique de maintenir la peur pour pouvoir gouverner surtout par temps de crise. Les majorités angoissées et adhérentes se forment beaucoup plus vite que les majorités éclairées. L'explication ne fait pas bon ménage avec la peur ou l'émotion. Elle provoque un trouble dans la pensée et entame les convictions premières.

Lutter contre le terrorisme n'exige-t-il pas qu'on cherche à comprendre ? A rechercher les causes de ces actes criminels ? A moins de revenir au principe de saint Anselme de Cantorbéry pour qui il suffisait de croire pour comprendre. A ceci près que la parole d'un Ministre n'est pas divine. Ainsi va le monde ! Le 3 févtier 2016.

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