Ainsi va le monde n° 314 - Déchéance nationale

Le sondeur de la surface des consciences a pu estimer que la majorité des français, environ 70 à 80 %, soutenait le président de la république - et son gouvernement - dans sa proposition d'inscrire dans la constitution la déchéance de nationalité.

Lorsqu'on sonde le sondeur, on devrait lui faire observer qu'il s'agit de « français interrogés » et mieux encore qu'il ne s'agit que de 2000 français interrogés. Chacun sait qu'un français interrogé, comme pour le français bi-national, n'est pas un français tout court, un simple français. Un français interrogé est nécessairement un français qui doit avoir et donner un avis. Sauf les quelques-uns qui n'ont pas compris la question ou qui étaient pressés. Un français interrogé peut ne pas avoir a priori d'avis sur la question qu'on va lui poser mais dès lors qu'il devient un être interrogé il se met en demeure d'en avoir un. Pris de court, il n'a pas eu le temps de réfléchir à tous les tenants et les aboutissants du problème et se fie à son émotion des lendemains de catastrophes. Dès lors que l'émotion est ressentie par presque tous, l'opinion exprimée devient de fait majoritaire et inspire l'homme politique dans ses choix.

Même si une expression est majoritaire et guide le politique dans ses décisions, celui-ci devrait patienter un peu et attendre que l'émotion retombe avant de s'engager. Si au lendemain des attentats, l'insondable sondeur avait posé la question du rétablissement de la peine de mort, sûr qu'il aurait obtenu 90 % de réponses positives. Nous savons depuis René Descartes que le bons sens est la chose la mieux partagée, entendons par là que chacun est en mesure de juger. Mais Descartes ajoutait à condition que chacun soit en mesure d'en faire bon usage et d'utiliser cette capacité avec méthode. Et la première étape de cette méthode est la mise en doute de ce qui se donne d'emblée pour émotionnellement évident.

Il était évident pour la majorité de la population, contre Jaurès qui le défendait, que Dreyfus était coupable. Il était tout aussi évident pour cette majorité ou une autre que Léon Blum puis de Gaulle avaient tort contre Pétain. La majorité, encore elle, était contre Rocard et Mendès France qui ne voulaient pas envoyer de troupes en Algérie. Et une majorité était pour la peine de mort contre Mitterrand et Badinter. Je crois savoir aussi que Hitler avait une majorité avec lui pour diriger l'Allemagne. Enfin c'est encore la foule qui condamna Jésus. Dans tous les cas, l'Histoire a donné tort à ces majorités et elles ont perdu.

Gaston Bachelard, le philosophe poète né à Bar sur Aube disait que « l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal ; elle ne pense pas On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. » Pour parvenir à quelque chose comme une vérité. ET par le débat, la discussion, la réflexion. C'est ainsi que se construisent des majorités fondées, celles de Gandhi, de Martin Luther King ou autre Mandela

Dans la tradition chrétienne, un ange déchu est un ange exilé ou banni du Paradis en punition de sa désobéissance ou rébellion contre Dieu. Il perd en quelque sorte sa nationalité édénique pour devenir un apatride. Mais l'ange déchu est devenu le Diable. Gardons nous de déchoir trop rapidement. Ainsi va le monde ! Le 21 janvier 2016.

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