Ainsi va le monde n° 309 - Sécurité, sûreté et liberté

Thomas Hobbes, philosophe anglais à cheval sur les XVème et XVIème siècle part du postulat suivant : « l'homme est un loup pour l'homme » ce qui, dit-on ne fut pas flatteur pour le loup connaissant ce dont sont capables certains hommes...

Notre philosophe dit ceci : “Tout ce qui résulte d’un temps de guerre, où tout homme est l’ennemi de tout homme, résulte aussi d’un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle que leur propre force et leur propre capacité d’invention leur donneront. Dans un tel état, il n’y a aucune place pour une activité laborieuse, parce que son fruit est incertain; et par conséquent aucune culture de la terre, aucune navigation, aucun usage de marchandises importées par mer, aucune construction convenable, aucun engin pour déplacer ou soulever des choses telles qu’elles requièrent beaucoup de force; aucune connaissance de la surface de la terre, aucune mesure du temps; pas d’arts, pas de lettres, pas de société, et, ce qui est le pire de tout, la crainte permanente, et le danger de mort violente; et la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève”.

Avec cette dose appuyée de pessimisme sur la nature humaine, Thomas Hobbes pose ici les préceptes de la philosophie politique moderne : les hommes ne peuvent pas s’entendre car ils sont trop méfiants et dominateurs. Il leur faut donc un tiers pour les faire se respecter l’un l’autre. Le Léviathan est ce tiers, autrement dit l'Etat, cette force tutélaire qui s’impose à chacun des signataires de ce contrat. Mais leur sécurité a un coût : les hommes doivent renoncer à leur liberté naturelle et léguer au Léviathan le pouvoir de contrainte et de force, lui confier des pouvoirs exceptionnels. Ils perdent en liberté, certes – si on considère qu'être libre c'est pouvoir faire ce qu'on veut – mais gagnent en sécurité – si on appelle sécurité cette sorte d'état bienheureux et confortable dans lequel nous allons et venons, insouciants parce que protégés.

Etat d'urgence, perquisitions, assignations à résidence, interdictions de manifester, condamnations, fouilles de sacs et au corps par des agents non assermentés, interpellations... toutes ces dispositions visent à assurer notre sécurité face à la menace terroriste. Et nous y avons droit.

Sauf que le droit à la sécurité tend à être confondu avec le droit à la sûreté. Le droit à sûreté, proclamé en 1789 comme un des 4 droits naturels inviolables et sacrés, recouvre l’ensemble des protections des libertés individuelles contre les risques d’un pouvoir arbitraire. Il permet à un citoyen de se battre contre les atteintes aux libertés par l'Etat. Le droit à la sécurité, lui, est récent. Il est de 2003. Il se définit comme un principe qui limite les libertés individuelles au nom des exigences de l’ordre public, ordre public flou qui peut tout à la fois concerner la sauvegarde de la moralité publique et des bonnes mœurs, de la tranquillité et de la salubrité publique ainsi que la sécurité des personnes et des biens.

Pour établir le bon ordre, on ne s'appuiera pas comme en justice sur des faits sérieux, précis et concordants mais sur, je cite, « des raisons sérieuses de penser que le comportement d'un individu constitue une menace pour la sécurité et l'ordre public », appréciation éminemment subjective, on en conviendra.

Alors, est-on libre en sûreté ou bien en sécurité ? Ainsi va le monde ! Le jeudi 3 décembre 2015

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