Ainsi va le monde n° 308 - Barbarie

Ma dernière chronique sur le monde comme il va, titrée « Après tout ça » - le « ça » renvoyant aux massacres du 13 novembre 2015 – m'a valu la lettre suivante d'un lecteur/auditeur qui souhaite rester anonyme.

Cher Monsieur, J'ai lu votre texte avec toute l'intensité et l'ardeur d'un corps au milieu d'un drame; de tels moments d'une vie nous rappelle la véritable nature de l'existence que notre civilisation et ses artifices refusent à accepter, pourtant si puissamment admise par les Grecs de l'Antiquité. Je me suis efforcé d'entrer dans votre sentiment, en évitant soigneusement le piège de la sensibilité qui, de toute part éclate brillamment dans le texte et facilement fait basculer dans la compassion, véritable corruptrice de la lucidité. Rester fier et lucide au milieu du drame le plus atroce est un pari fort élevé et une haute distinction. Le texte lui-même que vous avez produit invite à cela: la lucidité dans un corps fébrile imbibé de larmes, la lucidité même quand l'esprit est assailli de questions. C'est le sentiment du texte qui nous suggère cela - ceci dit en passant je salue ce grand art de la composition.

On eût pu dire que vous suggérez de retenir les larmes sous la paupière, car la douleur véritable est pudique, et se refuse à être publique. Retenir ainsi ses larmes, c'est pour ainsi dire la première victoire sur l'atrocité; autrefois on aurait dit : on se moque des dieux silencieux. Vous avez aussi vu juste quand vous dîtes, reprenant Hanna Arendt, que ces hommes ne sont pas des fous, encore moins des barbares; il y a deux ans, j'ai vécu en Birmanie, dans une période assez trouble où les musulmans subissaient les assauts meurtriers des Bouddhistes et je peux vous dire qu'ils tuent avec un sang-froid NDLR : et rationalité et méthode qui aurait réjoui un certain Descartes, tant ils jouissaient de leurs crimes et de la façon dont le crime a été commis. Plus grande était la barbarie avec laquelle vous avez donné la mort, plus vous étiez vu comme un homme exceptionnel. L'existence est atroce, je suis même tenté de dire que cette idée d'après-guerre qui a consisté à préserver la paix n'est pas moins absurde que l'idée du philosophe d'enfermer le monde dans un système.

Depuis l'aube, le monde fait la guerre parce qu'il vit de la guerre; celle-ci peut changer de visages, mais elle reste la guerre. Et toujours le sang versera. Il y a dans l'homme une soif, consciente ou inconsciente, de sang; la vie humaine se nourrit de sang. Nous vivons par le sang, nous grandissons dans le sang; et il y a toujours une moisson du sang. Balzac écrivait ces mots si puissants: "De toutes les semences confiées à la terre, le sang versé par les martyrs est celle qui donne la plus prompte moisson." Notre époque pense trop en journaliste, cher monsieur; elle se refuse aux grandes questions que soulevaient Alain et Montaigne. L'histoire en elle-même ne donne pas de leçons mais elle procède de leçons que l'esprit audacieux avant toute création et toute réflexion tente de trouver. Il y a une moisson du sang; seulement j'espère que nous saurons récolter les fruits de ce sang versé le 13 novembre.

A propos de la barbarie, voilà ce qu'écrit Hélène Genet dans son blog Mots dits et non-dits. « La barbarie n'est pas en dehors de nous, monstre noir hors des frontières de l'humain, elle est parmi nous, lovée au cœur de notre civilisation qui n'a rien d'autre à proposer qu'une jouissance débridée et sans limite, elle est dans nos cœurs même, constitutive de notre difficile humanité. La barbarie ne se combat pas par les armes mais par la pensée et par la politique, elle ne se liquide ni dans l'émotion ni dans la vengeance mais dans un questionnement incessant et dans l'accueil inconditionnel de l'autre et de l'inquiétude qu'il provoque en moi, elle est d'abord à reconnaître pour ce qu'elle est : une parole interdite ». On peut lire la suite du billet sur http://helenegenet.eklablog.com

Ainsi va le monde ! Le 26 novembre 2015

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