Ainsi va le monde n° 300 - Procrastination

Procrastiner désigne la tendance à différer, à remettre au lendemain une décision ou l'exécution d'une tâche. C'est en général mal vu...

Proches de la proscratination se profilent l'ajournement et l'atermoiement. Cette disposition qui porte l'individu à ne pas agir n'a pas bonne presse. Déjà la sagesse populaire invitait depuis longtemps à ne pas remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même. Et aujourd'hui on ne compte plus les ouvrages, les stages dits de formation qui délivrent conseils, recommandations – quand ce ne sont pas des injonctions – pour ne pas différer les affaires qu'on pourrait régler le jour même. Et de vous proposer des trucs et des machins pour éviter la procrastination parfois rapprochée d'une incompétence voire d'une pathologie.

On y est très attentif dans le registre de la production où efficacité, rentabilité n'attendent pas. On l'est tout autant dans le registre de la consommation. Il est toujours nuisible à la consommation de différer un achat et on s'emploiera à lever tous les obstacles qui pourrait l'empêcher : promotion, facilités de paiement, cadeaux. Et l'hésitation du chaland qui, à l'attente impatiente du vendeur, oppose un « je vais réfléchir » participe de la procrastination.

Pourtant, différer, ajourner, remettre à plus tard est bien constitutif de notre humanité. En règle général, l'homme ne cède pas à l'impulsivité. En différant la satisfaction et le plaisir qui va avec, il assure sa conservation future. Il tranche ainsi avec la cigale qui ne vit qu'au présent et se rapproche de la fourmi qui sait que la bise viendra.

Le psychanalyste aurait pu ranger la procrastination dans le conflit entre le principe de plaisir et le principe de réalité avec le succés remporté du premier sur le second. Succès provisoire car le principe de réalité prend sa revanche le dimanche soir avec un adolescent effondré à devoir faire ses devoirs après un WE insouciant.

L'historien Michel Pastoureau rapporte que les Pères de l'Eglise et surtout Saint Augustin avait sinon une dent au moins un bec contre le corbeau. Et le corbeau croasse. Or la racine « cras » sur laquelle sont formés le verbe « croasser » et le substantif « croassement » vient du latin et signifie demain. Et cras mane signifie demain matin. Pour Saint Augustin, le corbeau qui croasse symbolise l'homme-pêcheur qui toujours au lendemain remet la confession de ses pêchés espérant sans doute dans cet ajournement un allégement de ses fautes. Et pour notre adolescent de tout à l'heure un allégement magique de son travail simplement parce qu'il aurait été remis à plus tard.

Ainsi l'homme-pêcheur pro-cras-tine et croasse sans cesse « demain », « demain » et encore « demain ». C'est le même chant d'oiseau que nous entendons aujourd'hui qui nous serine que le bonheur sera pour demain. Pratique de l'ajournement perpétuel qu'on appelle procrastination politique. Ainsi va le monde, le lundi 28 septembre 2015.

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