LT "Qui ne dit mot consent", proverbe dont le sens rejoint "Le silence est d'or" puisque celui-qui-ne-dit-mot reste silencieux, muet, sans parole. Mais si l'or donne une valeur marchande à ce temps de non-parole, le verbe "consentir" lui apporte une valeur d'adhésion, de consentement, d'accord du sujet qui ne parle pas. Paradoxe : "Qui", cet individu isolé, ne se prononce pas puisqu'il ne prononce aucun mot, mais c'est comme s'il disait "oui".



DM Voilà un silence bien lourd de conséquences et qui mériterait que cet individu "prenne la parole" pour que son silence si éloquent ne puisse pas être pris pour un consentement ou un acquiescement contre son gré. Mais l'exercice qui consiste à "prendre la parole" n'est peut-être pas aussi simple qu'il y paraît et, plutôt que de s'y essayer, compte tenu des risques supposés qu’on peut encourir : par exemple celui de prendre la parole à quelqu'un ou de tenir un propos critique, dérangeant, contre l’air du temps ou la « pensée correcte », on préfère s’abstenir.

LT Certes, prononcer des mots en public m’expose à certains risques qui peuvent être lourds de conséquences juridiques, morales, psychologiques … comme dans la dénonciation, l’accusation, le témoignage en faveur ou contre, la rupture d’un secret … Mais dans la conversation courante et dans notre société, je n’encours que de bien faibles risques : critiques, moqueries, indifférence ! Et si je m’exprime, est-ce forcément aux dépends de quelqu’un ? L’espace qui s’offre à ma parole n’est-il pas suffisant pour que tous ceux qui en ont envie l’investissent ? Cet espace serait-il fermé, limité, fini, contrairement à ce que nous dit notre société de communication ouverte à tous ? Une société qui semble libérale, libertaire et qui fait quand même parler les gens contre leur gré quand ils se taisent ! Le « taiseux » (Qui ne dit mot ) est chargé par les « causeurs » des mêmes responsabilités qu’eux, qui ont pris les risques de l’expression verbale : « s’il n’a rien dit, c’est qu’il était d’accord ! » Partage imposé d’opinions, d’idées, de goûts par le silence ? Qui lui fait dire oui? A quoi lui fait-on dire oui?

DM L’espace dédié à la parole, à l’expression des individus est en principe ouvert à chaque individu ou plutôt à chaque citoyen. Car en effet c’est le fondement de la démocratie et la base du contrat social. Chaque individu devient citoyen par cet acte même qui consiste à prendre la parole, à donner son avis pour être l’auteur de la loi à laquelle il obéira ensuite. Mais cela, c’est la théorie, la raison, la philosophie des Lumières. Dans les faits, il y a inégalité. Economique et sociale, c’est évident mais surtout inégalité dans la répartition, comme dirait Bourdieu, du capital culturel qui fait que chacun ne dispose pas des mêmes armes pour investir l’espace de parole dont il est question.

Ceci dit, c’est-à-dire sous entendre que sous prétexte que les individus sont « à inégalité », ceux qui sont les moins favorisés ne peuvent pas intervenir dans le débat social ou politique, c’est leur ôter la responsabilité fondamentale de tout individu qui, comme dirait Sartre, doit non seulement s’engager, mais est engagé. Il doit choisir et quand il ne choisit pas, il choisit encore. En ce sens se taire ou ne pas voter, c’est être complice !

LT Vous attribuez donc « Qui ne dit mot consent » à un groupe, à la société ? C’est à dire à ce qu’on peut appeler l’opinion générale ou l’opinion publique ? De ce fait, cette phrase appartient à la catégorie du discours même si la collectivité n’a pas de bouche matérielle pour articuler ces cinq mots. Selon Todorov*, l’énoncé d’un discours fait assumer ce discours par un sujet émetteur, « celui-ci serait-il anonyme ou collectif . Et dans la communication verbale réelle, le langage sert au moins autant à nous faire connaître ce sujet énonçant qu’à désigner le monde ». Bien, nous avons donc défini le locuteur, l’émetteur de ce message comme une bouche anonyme. Mais pour être « entendu » par celui-qui-ne-dit-mot, ce discours doit être prononcé. Qui va verbaliser près de son oreille cette idée de consentir ? Quelle « voie » va emprunter l’opinion générale pour arriver jusqu’à lui (ou elle, bien sûr) ? La voix extérieure d’un ami, d’un inconnu ou d’un média ou « la petit voix de sa conscience ? »

DM « Je est un autre » dit Rimbaud ; « Ca parle » dit Lacan ; « je ne suis pas maître chez moi » dit aussi Freud. Chacun d'eux vient parler à mon oreille pour me faire penser le monde. Qui parle quand je parle ? Moi ? Mais quel est ce moi ? Existe-t-il quelque part une parole qui serait mienne, authentiquement mienne ? Ou ne suis-je que dans cet assemblage si particulier de paroles déjà énoncées avant moi ? Je ne viens au monde que par le langage, que par quelque chose de déjà dit bien avant moi. Prendre la parole ne serait alors que répéter et dans ce cas mieux vaudrait se taire

LT Bien sûr ! Mais comment le savoir si je ne parle pas ? Il me faut bien faire le pari du langage et rompre avec le silence de la nature pour me définir comme homme, pour entrer dans la communauté et communiquer avec les autres. Ce qui ne veut pas dire que des plages de silence ne me seront pas nécessaires comme la pause en musique permet de mieux entendre l’harmonie des sons avant et après cette absence de sons. Silence et parole se définissent dialectiquement. Mais si je me tiens coi, l’opinion publique me fait parfois consentir, dire « oui » à la majorité de ce qui s’est exprimé. Comme si la majorité , loin d’être silencieuse dans ce cas, ne supportait pas mon absence de réponse : pourquoi ce désir de me faire regagner la foule? Pourquoi me phagocyter ainsi ?

DM Je me range sans mal à votre avis. Le langage crée entre les individus, consciences isolées depuis Descartes, un espace intersubjectif qu'il faut sans cesse investir pour que le "vivre ensemble" soit possible. Délaisser cet espace, l'abandonner aux autres, c'est construire une société silencieuse ou une société bavarde.

LT Eh bien, pour ma part, je préfèrerais un fleuve de paroles coulant calmement, vivifiant une société à l’écoute où chacun aurait droit à l’attention des autres quand il prend la responsabilité de s’exprimer , où chacun avec ses mots aurait droit à sa parole. Une société de parole ni tarie ni débordante. Une société de sources vives !

Dialogue Didier Martz – Lucette Turbet

  • Tzvetan Todorov, Signe et symbole