Au début de « la Nausée » de Sartre, Antoine Roquentin note qu’à force de refuser le contact des autres, il sent qu'il perd son éloquence. Certes, il continue à écrire mais l’écriture est parole différée, parole gelée, communication altérée par l'absence : celui qui lira n’est pas présent au moment de l'écriture et celui qui écrit ne sera plus présent au moment de la lecture. Aucun échange direct (du tac au tac) n’est possible ; l'esprit d'à propos, la vivacité mentale ne se développent qu’au contact immédiat des hommes. À mesure qu’Antoine Roquentin s'enferme dans son malaise existentiel, il sent qu'il perd l'usage « babil » de la parole « il ne saurait plus raconter des histoires... se raconter… » ; il semble qu'il se perde.

Michel Tournier dans « Vendredi ou les limbes du Pacifique », va plus loin dans l’analyse des effets régressifs impliqués par le prolongement de la solitude. Il montre comment s’opère un rétrécissement du champ de conscience : la pensée sans l’intervention d’autrui devient « mono thématique » ; c’est ainsi que Robinson, obsédé par l’idée de construire un bateau, omet de s’interroger sur les moyens d’assurer sa mise à flots. L’absence d’autrui enfermant l’individu dans sa propre conscience induit des confusions entre le rêve et la réalité. La folie menace : Robinson aperçoit sur un bateau longeant la côte une jeune fille qu’il identifie plus tard comme étant sa sœur morte il y a vingt ans. L’absence d’échange verbal produit non seulement un appauvrissement du vocabulaire mais aussi une perte de la capacité d’abstraction faute d’avoir le point de vue des autres.

Les cas, extrêmement rares, d’enfants sauvages manifestent fondamentalement que l ‘homme ne peut épanouir sa nature spécifique qu ‘entouré de semblables : un enfant abandonné à lui-même ne développe pas d'aptitude à la parole, pas plus qu'il ne se redresse spontanément ou ne manipule d'outils, même le désir, la libido semble gelée. L'homme naît, inachevé ; son plein développement suppose la présence de ses semblables, il ne peut, sans la présence des autres, exister pleinement comme homme. Lucien Malson étudiant le cas des « enfants sauvages » parle de « bêtes dérisoires » et de « moindres animaux ».

L’homme n’est pas fait pour vivre seul ; d’ailleurs l’existence de la torture psychique par l’isolement le prouve. (Voir Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig)

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