TRAVAILLER PLUS POUR GAGNER PLUS : le point de vue de NIETZSCHE
Par Admin, lundi 10 septembre 2007 à 11:20 - General - #143 - rss
d'après Yannis Constantinidès Source : Le Nouvel Observateur - Hors-Série - n°210
Dans «Aurore», Nietzsche dénonce lui aussi les arrière-pensées des apologistes du travail, qui veulent briser l’individu, l’étourdir, mais il est loin de voir dans la paresse un remède à l’oubli volontaire de soi par le travail. Elle est bien plutôt une autre manière de s’oublier, de se vautrer, de s’affaler de tout son long, et n’a donc rien de commun avec l’otium, le loisir actif que Nietzsche oppose à la hâte indécente et au travail abrutissant qui caractérisent les Occidentaux. Nietzsche insiste ainsi sur l’égale passivité de l’affairement et du repos intégral qui le suit, de la suractivité morbide et de l’avachissement auquel donnent lieu aujourd’hui les sacro-saintes vacances, qui signifient en réalité vacance de l’esprit... Dans les deux cas, il s’agit de se fuir, de se distraire, comme si on ne supportait pas de rester un seul instant seul avec soi-même. La réforme socialiste en faveur de la semaine de trente-cinq heures donne encore raison à Nietzsche: l’aliénation par le travail laisse place à l’aliénation par les industries du loisir; c’est qu’on ne sait pas quoi faire de son temps libre et qu’on est reconnaissant à ceux qui montrent comment l’occuper utilement... Dans un texte posthume, Nietzsche juge ainsi les divertissements modernes «d’une parfaite médiocrité, car il faut y éviter une trop grande dépense d’esprit et de force –il s’agit de se reposer». On retrouve là les petits plaisirs dont raffolele dernier homme, qui ignore tout dela contemplation ou de l’oisiveté active, propres au surhumain. Peut-être le type surhumain n’est-il qu’un horizon inaccessible; il représente néanmoins un contre-idéal inestimable à la décadence humaine. Par philanthropie, comme il le dit, Nietzsche indiqueà l’homme la voie de la grandeur, de la remontée, et laisse espérer que la pentedu conformisme n’est pas fatale. «Il y a des pessimistes paresseux, des résignés, écrit-il dès 1874, à l’âge de trente ans, nous ne voulons pas être des leurs.» Malgré son dégoût pour l’homme moderne, dans toute son œuvre il s’efforce de redonner à l’homme confiance en soi et en l’avenir, l’exhortant à être toujours plus ce qu’il est et à vivre en beauté. Mais il est à craindre que les hommes d’aujourd’hui, s’ils étaient amenés à se prononcer, répondraient, comme la foule à Zarathoustra: «Fais de nous ces derniers hommes! Et garde pour toi ton surhumain!»

