Travail, instruction et lecture
Par Admin, mercredi 2 novembre 2005 à 22:26 - L'éducation - #44 - rss
Un extrait du "Tour de France par deux enfants" de G Bruno pour comparer l'envie d'apprendre vers 1870 et en 2005
Après la guerre de 1870, André et Julien parcourent la France et arrivent à Epinal. André travaille dans un atelier de serrurerie et Julien va à l’école. Ils sont logés chez madame Gertrude, une vieille dame, ancienne institutrice qui a perdu un fils à la guerre. Elle dit un soir à André, au retour de l’atelier :
-André, vous n’allez plus à l’école, vous voilà maintenant un jeune ouvrier ; mais ce n’est point une raison, n’est-ce pas, pour cesser de vous instruire ? Tous les soirs, M. l'instituteur fait un cours gratuit pour les adultes; bien des ouvriers de la ville se réunissent auprès de lui, et il leur enseigne ce qu'ils n'ont pu apprendre à l'école. Il faut y aller, André. Que de choses on peut apprendre à tout âge en s'appliquant deux heures par jour !
André fit ce que lui conseillait la mère Gertrude, et désormais il alla chaque soir au cours d'adultes.
Julien, de son côté, suivait l'école bien régulièrement. Entre les heures de classe, quand son devoir était fait, au lieu d'aller vagabonder dans la rue, il rendait à la mère Gertrude tous les services qu'il pouvait. Il partait à la fontaine, il faisait les commissions, il descendait du bois du grenier, il sarclait les herbes folles du jardin.
- Cet enfant, c'est mon bras droit! disait la bonne femme avec admiration.
Le fait est que Julien l'aimait de tout son cœur, et le soir, à la veillée, quand elle lui racontait quelque histoire en écossant les haricots, il ne perdait pas une de ses paroles.
- Eh mais, Julien, lui dit-elle un jour, vous aimez les histoires, et je vous ai dit toutes celles qui me sont restées dans la mémoire; si vous m'en lisiez quelques-unes à présent, quelles bonnes soirées nous passerions!
- Oui, dit Julien, mais les livres coûtent cher et nous n'en avons point.
- Et la bibliothèque de l'école, petit Julien, vous l'oubliez. A l'école, il y a des livres que M. l'instituteur prête aux écoliers laborieux. Voyons, dès demain, nous irons le prier de vous prêter quelques livres à votre portée.
Le lendemain soir ce fut une vraie fête pour l'enfant. Il arriva tenant à la main un livre plein d'histoires, dans lequel il fit ce jour-là et les jours suivants ]a lecture à haute voix.
Julien lisait très joliment : il s'arrêtait aux points et aux virgules, il faisait sentir les s et les t devant les voyelles, et, au lieu de nasiller comme font les petits garçons qui ne savent pas lire, il prononçait distinctement les mots d'une voix toujours claire. Quand il trouvait un mot difficile à comprendre, la bonne vieille institutrice, qui n'avait point oublié la profession de ses jeunes années, le lui expliquait rapidement.
Après la lecture elle l'interrogeait sur tout ce qu'il venait de lire, et Julien répondait de son mieux. Le temps passait donc plus vite encore que de coutume. Julien était tout heureux d'employer lui aussi ses soirées à s'instruire et de suivre l'exemple que lui donnait son frère aîné.
- Oh! dit un jour Julien quand l'heure fut venue de se coucher, c'est une bien belle chose d'avoir toute une bibliothèque où l'on peut emprunter des livres! Madame Gertrude, nous les lirons tous, n'est-ce pas?
- Je ne demande pas mieux, répondit en souriant la mère Gertrude. Mais dites-moi, Julien, qui a fait les frais de tous ces livres dont la bibliothèque de l'école est remplie, et à qui devez-vous, en définitive, ce plaisir de la lecture? Y avez-vous réfléchi?
- Non, dit l'enfant, je n'y songeais pas.
- Julien, les écoles, les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires sont des bienfaits de votre patrie. La France veut que tous ses enfants soient dignes d'elle, et chaque jour elle augmente le nombre de ses écoles et de ses cours, elle fonde de nouvelles bibliothèques, et elle prépare des maîtres savants pour diriger la jeunesse.
- Oh! dit Julien, j'aime la France de tout mon cœur! Je voudrais qu'elle fût la première nation du monde.
- Alors, Julien, songez à une chose: c'est que l'honneur de la patrie dépend de ce que valent ses enfants. Appliquez-vous au travail, instruisez-vous, soyez bon et généreux; que tous les enfants de la France en fassent autant, et notre patrie sera la première de toutes les nations.
G Bruno, Le tour de France par deux enfants, chapitre XXI : André ouvrier. Les cours d’adultes -Julien écolier. Les bibliothèques scolaires et les lectures du soir -Ce que fait la France pour l’instruction de ses enfants. Après qu’on a travaillé, le plus utile des délassements est une lecture qui vous instruit. L’âge de s’instruire n’est jamais passé.

