« S'engager au risque de la rencontre »

Conférence présentée lors des 31ème assises du CNAEMO (Carrefour National de l'Action Educative en Milieu Ouvert) à Lyon les 16, 17, 18 mars 2011 – Les assises traitent de trois thèmes : 1 « Quelle prise de risque dans une société incertaine ? », 2 « La rencontre comme un « risque nécessaire », 3 « l'environnement institutionnel : frein ou moteur de la créativité ? »

Le présent exposé tente de contribuer à a réflexion sur le premier thème : « Quelle prise de risque dans une société incertaine ? Contribuer ici, signifie comme le dirait Montaigne, essayer des idées mise à l'épreuve des « réalités » rencontrées par les travailleurs sociaux. Dans cet esprit, la phrase de Camus posée en exergue convient parfaitement à l'idée d'essai mais elle fait toujours courir un risque au conférencier.

« Mal nommer les choses, c'est ajouter de la misère au monde » (Albert Camus)

Rappel des Intentions des assises

A l'usage de celles et ceux qui sont extérieurs au travail social encore que, chacun professionnel ou non, est ou devrait être un travailleur social ne serait-ce que par sa présence au - et son engagement dans – le monde. « Le travail social décrit comme une activité chargée de valeurs se trouve confronté aux politiques sociales, ainsi qu'à de nouveau mode d'organisation. Il ne cesse d'interroger le sens de son action, les valeurs dont il se veut porteur, et plus largement cette idée du « vivre ensemble ». De multiples transformations sociétales ont récemment déstabilisé les pratiques des professionnels interrogeant même la légitimité de leur intervention. Cependant le travail social reste une pièce majeure du projet démocratique qui est et doit être partagé tant par les usagers qui par ceux qui les accompagnent , les rencontrent. Encore faut-il que les conditions de la rencontre, garantes de la qualité de la relation éducative, préservent les temporalités nécessaires au développement des potentialités de chacun et des dynamiques de changement. L'aide éducative compose avec un environnement juridico-législatif prompt à affirmer les droits et les devoirs de chacun. Le travailleur social est partagé entre la nécessité de faire émerger les potentialités et de tenir compte des demandes voire des revendications et de tenir compte des demandes voire des revendications de l'usager. Tout en répondant aux exigences de transparence sur son activité, le travailleur social doit toujours exercer sa mission au risque de la rencontre. L'évolution politique et institutionnelle tendrait à inhiber les possibilités de mise en oeuvre de cette rencontre. C'est pourquoi, il faut rester attentif à la position du champ associatif et sa capacité de « portage » face à la question de la prise de risque, le risque d'éduquer. Si parfois une frilosité a cours sur fond de contraintes liées à une organisation du travail peu propice à cette prise de risque, nombreux sont les travailleurs sociaux qui soutiennent qu'elle est la condition sine qua non à l'exercice de leur mission de protection. Il s'agit de réaffirmer les fondamentaux qui, en parallèle à l'évolution des référents théoriques et méthodologiques, constituent le noyau dur de toute relation éducative en milieu ouvert. Il s'agit aussi de créer un espace de rencontre, de changement, de restauration des rapports sociaux parfois gravement compromis. La mise en oeuvre des conditions possibles d'une rencontre entre le travailleur social et une famille nécessite d'interroger ce qui, aujourd'hui, la constitue. L'AEMO, à caractère souple et modulable, doit pouvoir rester généraliste, bénéficier des supports et des conditions d'exercice de la clinique sans se laisser enfermer dans la simple exécution de protocoles. Les approches relatives à l'aide et au soin doivent pouvoir s'exercer en disposant d'une marge d'autonomie suffisante pour qu'en permanence les professionnels engagés puissent redistribuer à l'entour ce qui est de l'ordre de l'ouverture aux autres, des perspectives de changement . A défaut le risque majeur serait d'atrophier notre « technicité » incapables que nous serions d'accompagner la personne en souffrance. La prise de risque est intrinsèque à notre activité. Sans elle, pas d'évolution psychique, ni d'automisation de la personne, ni de reconnaissance de la citoyenneté. La recherche du risque zéro amène immanquablement une société à créer des situations contraignantes et de contrôle. Fondée sur le caractère hasardeux de toute rencontre, la mesure d'AEMO demeure un espace de création en mouvement dans lequel le risque d'essayer, d'inventer, de créer reste le levier principal de la dynamique relationnelle. C'est ce qui lui donne sa valeur d'acte politique. »



La problématique qui produit la question :

quelle prise de risque dans une société incertaine. En raccourci : Une société pleine d'incertitudes d'importance et de nature variées place la sécurité de ses membres au centre de ses préoccupations avec une recherche de la sécurité maximale : le risque zéro voire, ce qui est très différent (NDLR) la tolérance zéro. Se mettre en sécurité, c'est se mettre sous la protection (de l'Etat ou d'assurances de toutes sortes) prendre un maximum de précautions ; c'est ne pas prendre de risques inutiles et surtout, version comportementaliste « ne pas lever le petit doigt » ou version aquaphobe, « ne pas se mouiller ».

L'enjeu est de nature existentielle : en évitant de prendre des risques, « épreuve vitale », l'homme perdrait un de ses attributs essentiels, qui fait qu'il est un homme : la liberté; et perdrait en même temps les occasions d'en faire l'épreuve. Autrement dit, version gallinatique (de gallinacées), « il y laisserait des plumes. » ! Je rappelle que Platon avait tenter de définir l'essence humaine : un bipède sans plume. Diogène le Cynique, après avoir déplumé un poulet, lui envoya à la figure en lui jetant en même temps : « voici l'homme de Platon ».

Les présupposés

On peut d'abord valider assez facilement la thèse. En effet, nous disons aujourd'hui notre rapport au monde en terme d'incertitudes et de risques et nous avons de bonnes raisons de le penser. Je ne vais pas faire ici l'énumération des constats, analyses, diagnostics, jugements, théories, opinions qui vont dans ce sens. Rappeler rapidement quand même : En science, les concepts d'incertitude(Heisenberg), de relativité (Einstein), de chaos (René Thom) ; en économie, les crises à répétition et leurs conséquences sociales (chômage, pauvreté, exclusion...) ; la planète qui se réchauffe du côté de l'écologie ; le pharmakon, le médicament qui tue et guérit ; les tremblements de terre ; le désenchantement du monde, la perte des valeurs, le manque de repères, le bonheur qui n'est plus pour demain et Dieu qui est mort ... Ca bouge, ça craque partout avec en toile de fond les risques, surtout industriels, que nous produisons nous-mêmes (Ulrich Beck, Ivan Illich). L'exemple récent du risque nucléaire au Japon, les lois de bioéthique en France montrent visiblement que nous sommes dépassés et que nous courons derrière nos inventions plus que nous ne les devançons. On colmate avec un peu de précaution, un peu de morale et un grain de juridique. Le politique en faisant l'agencement. Qu'allons nous devenir ? On comprend alors que la meilleure conduite à tenir est de se replier, de ne pas prendre d'initiative ni de risques et de prier pour que le ciel ne nous tombe pas sur la tête. Ou encore, dans le registre gallinatique : « faire l'autruche ». Une chose semble certaine pourtant, c'est que nous allons « droit dans le mur ».

Problématisation

Inquiétons un peu ces idées sans les annuler évidemment. L'exercice de pensée est de maintenir autant que faire se peut les deuxélements d'une problématique même s'ils paraissent contradictoires. Et pourtant, comme disait Galilée après s'être récusé : « E pur su muove ». En effet, et pourtant elle tourne, cette société qui se dit inquiète. Elle tourne en s'appuyant sur des certitudes fortes, établies, des régularités. Elle tourne et elle tient dans une grande prévisibilité.. Elle sait aussi les raisons qui pour une bonne part la détournent de sa finalité « aristotélitienne » : assurer le bonheur de tous. L'énoncé de présentation du thème laisse entendre qu'il ne s'agit pas phénomènes naturels mais politiques. Donc, agacer ici le présupposé selon lequel la société serait incertaine, en tous les cas peut être pas autant qu'on veut bien le dire, et par conséquent interroger la fonction du discours de l'incertitude , notamment celle de « fabriquer l'inertie » voire le consentement et comment le discours entrepreneurial, libéral, valorise au contraire la prise de risque. Ce sera le deuxième temps de mon propos. Dans un premier temps, j'irais voir ce qu'il en est du risque et de la prise de risque et de ses ingrédients. Il m'a fallu faire un tri parmi tous les risques que nous courons : habiter dans une zone sismique, prendre sa voiture, fumer, vieillir (5ème risque), jouer au loto ou en bourse, etc. La notion d'épreuve vitale dont il est question ici renvoie à la conception traditionnelle et philosophique de la liberté dont la prise de risque est un élément déterminant du choix, de la décision, de l'engagement. C'est celle que j'ai retenue. Mais il me faudra aussi interroger – ce sera le troisième temps - ce qu'il en est de cette figure de la liberté, fonctionnant comme mythe et phantasme avec ses histoires extraordinaires, ses personnages, ses théoriciens. Il en existe beaucoup depuis Prométhée à Martin Luther King en passant pas Socrate, Sartre et compagnie. J'ai choisi de partir d'un exemple ordinaire, de ceux que nous pouvons rencontrer au quotidien pour saisir les ingrédients de la prise de risque. Dieu - ou le concept - gît dans les détails !

1 - Les ingrédients de la prise de risque

Une histoire presque ordinaire: Les fleurs de l'algérien. Toute ressemblance de cette histoire avec des situations que vous auriez connaître n'est pas coïncidence. Printemps 1957. « C'est dimanche matin, dix heures, au carrefour des rues Jacob et Bonaparte, dans le quartier Saint-Germain des Près. Un jeune homme qui vient du marché de Buci avance vers ce carrefour. Il a vingt ans, il est très misérablement habillé, il pousse une charrette à bras pleine de fleurs : c'est un jeune algérien qui vend à la sauvette, comme il vit, des fleurs. Il avance vers le carrefour Jacob-Bonaparte, moins surveillé que le marché et s'y arrête, dans l'anxiété, bien sûr. Il a raison. Il n'y a pas dix minutes qu'il est là – il n'a pas encore eu le temps de vendre un seul bouquet – lorsque deux messieurs « en civil » s'avancent vers lui. Ceux-là débouchent de la rue Bonaparte. Ils chassent. Nez au vent, flairant l'air de ce beau dimanche ensoleillé, prometteur d'irrégularités. Comme d'autres espèces, ils vont droit vers leur proie. « Papiers ? ». Il n'a pas de papiers lui permettant de se livrer au commerce des fleurs. Donc, un des deux messieurs s 'approche de la charrette à bras, glisse son poing fermé dessous et d'un seul coup de poing il en renverse tout le contenu. Le carrefour s'inonde des premières fleurs du printemps. Eisenstein (qui filma le landau dévalant l'escalier dans la scène la plus célèbre du film le Cuirassé Potemkine lors du massacre de la foule par les soldats sur les marches de l’escalier monumental d’Odessa), Eisenstein n'est pas là, ni aucun autre, pour relever l'image de ces fleurs par terre, regardées par ce jeune homme algérien de vingt ans encadré de part et d'autre par les représentants de l'ordre français. Les premières autos qui passent, et cela on ne peut l'empêcher, évitent de saccager les fleurs, les contournent instinctivement. On n'écrase pas des fleurs... Personne dans la rue ne réagit, sauf si, une dame, une seule : « Bravo ! Messieurs cria-t-elle. Voyez-vous, si on faisait ça chaque fois, on en serait vite débarrassé de cette racaille. Bravo ! » Mais une autre dame vient du marché, qui la suivait. Elle regarde, et les fleurs, et le jeune « criminel » qui les vendait, et la dame dans la jubilation, et les deux messieurs qui représente l'ordre. Et sans un mot elle se penche, ramasse des fleurs, s'avance vers le jeune algérien, et le paye. Après elle, une autre dame vient, ramasse et paye. Après celle-là, quatre autres dames viennent, qui se penchent, ramassent et payent. Quinze dames. Toujours dans le silence. Ces messieurs trépignent. Mais qu'y faire ? Ces fleurs sont à vendre et on ne peut empêcher qu'on désire les acheter. Ca a duré dix minutes à peine. Il n'y a plus une seule fleur par terre. Le printemps fut algérien. (Marguerite Duras, Outside)

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid (centre de la Tunisie), le jeune vendeur Tunisien de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, 26 ans, s'immole par le feu après s'être fait confisquer sa marchandise par la police. Il devient le symbole de la contestation en Tunisie.

La scène Un marché, des gens qui font leurs courses, le quotidien, le fleuve tranquille de l'habitude, de la routine... c'est l'extrême certitude. Rien ne peut venir déranger l'ordre des choses. Les individus ont une confiance aveugle dans cet agencement. Tout est entièrement prévisible. Avec le sentiment confus qu'ils sont libres simplement parce qu'ils ne subissent pas de contraintes. Chacun sentant en lui, sans l'exprimer, la possibilité de dire oui ou non, de faire ou de ne pas faire, même pouvoir aller contre ses propres penchants par un exercice de volonté. Pascal : la liberté se sent mais ne se prouve pas. Pas très glorieux mais c'est ainsi que les hommes vivent... Acte 1 : une situation qui se charge de valeurs Pourtant comme le bateau porte le naufrage, la situation comporte des éléments, les ingrédients d'une tragédie. Ils passent inaperçus aux yeux des acteurs partie prenante, mais évidents pour Marguerite Duras, pour nous spectateurs : un jeune algérien vendeur de fleurs à la sauvette, des policiers en civil attentifs à l'infraction. Ils font leur travail, faire respecter la loi. Mais ils vont même plus loin, plus loin que le simple zèle : ils renversent la charrette de fleurs manifestant par là leur hostilité toute personnelle à l'étranger, à l'algérien, à l'arabe. Le particulier de l'individu frotte avec l'universel de la loi. Une situation nouvelle commence à se construire. L'ordre des choses se délite. Renverser la charrette, et de surcroît une charrette de fleurs, n'est pas un geste légal mais un geste idéologique, illégitime. Par ce geste ils introduisent une tension dans la situation. La vérification des papiers aurait pu passer inaperçue (encore que). Retourner la charrette place la scène sur le terrain des valeurs, de la justice, de la dignité humaine. Acte 2 : comment on devient acteur en construisant la situation ou mettre « son grain de sel » Dès lors, le terrain devient miné, relativement neutre au départ, il se charge d'idéologie, se tend. Les individus deviennent, pour certains à leur corps et esprit défendant, des « acteurs ».Chacun va s'employer selon des modalités différentes à construire la situation, à la rendre plus ou moins problématique. Une situation n'est pas donnée d'emblée aux individus, de l'extérieur. Toutes les situations dans lesquelles nous nous trouvons sont certes construites à partir d'éléments que nous n'avons pas choisi mais nous les rendons à chaque fois singulières par la façon que nous avons de les habiter, par nos choix, nos préférences, nos prises de conscience. La situation ainsi construite, rend possibles, ou oblige à, des prises de position. Oblige, car sauf à considérer que des individus ont le cerveau plat en matière de valeurs, ils ne peuvent pas rester en dehors.

Les acteurs 1 - Bien sûr, « le fauteur de troubles », celui qui trouble l'atmosphère tranquille de ce jour de marché, le premier à prendre un risque c'est le jeune algérien. 2 - Ce sont ensuite les automobilistes qui par respect pour les fleurs – on achève bien les chevaux mais on n'écrase pas des fleurs – dévient leur route de la largeur d'un pneu et passent leur chemin. C'est aussi le choix, parce qu'il y a choix aussi de ceux, croquants et croquantes, et autres chalands, qui détournent la tête, manifestent leur indifférence avec, peut-on le penser ou l'espérer, juste un brin de mauvaise conscience. Quoi qu'il en soit de leur comportement, l'ordre des choses reste établi. 3 - La première personne à entrer en scène, à prendre position est la dame qui braille : « Bravo ! Messieurs. Voyez-vous, si on faisait ça chaque fois, on en serait vite débarrassé de cette racaille. Bravo ! ». Prend-elle des risques, court-elle un danger ? Nenni. Elle ne court aucun danger puisque dans ce contexte là sa réaction s'inscrit du côté de la force, de l'autorité et à l'époque (sic), du côté de l'idéologie dominante. Elle obéit. Elle renforce l'ordre établi. 4 - « Mais une dame vient du marché. Elle regarde, et les fleurs, et le jeune « criminel » qui les vendait, et la dame dans la jubilation, et les deux messieurs qui représentent l'ordre. ». Elle aurait pu passer son chemin, regarder ailleurs. Non, elle se met dans l'embarras du choix. Choisir entre d'un côté le jeune algérien et les fleurs et de l'autre, les indifférents, la dame dans la jubilation et les deux messieurs. Chacun est chargé de valeurs, de valeurs contradictoires. Il lui faut prendre parti. Pourquoi elle ? Je laisse ici les considérations psychologiques, sociales, son éducation, etc. toutes choses qui la conduisent à se mettre dans le pétrin. Juste pour considérer que malgré toutes ces déterminations, elle pouvait faire autrement. Nous pouvons toujours faire autrement. Affirmer que quelles que soient les conditions et les contraintes, demeurent pour chaque individu une part d'indécidable dans laquelle se glisse la possibilité du choix et donc la possibilité d'éprouver la liberté. Certes, il est plus confortable d'être innocent de tout. Mais l'innocence est inversement proportionnelle à la puissance. Être puissant c'est pouvoir prendre des risques et en assumer les conséquences. Rendre les individus innocents de tout c'est les condamner à l'irresponsabilité et rendre toute vie morale et sociale impossible. Nous avons à rendre compte de nos actions, à nous-mêmes, à nos proches, ou à la société. Être responsable suppose la capacité pour un individu de se dire l'auteur de ce qu'il fait. Quelles que soient les contraintes, les déterminations, on posera comme principe qu'une volonté humaine peut y échapper, si elle le veut. On ne punit pas un chien qui a mordu un enfant, mais son maître. Car ce dernier possède un libre-arbitre, c'est-à-dire la capacité pour un être humain de se dire l'auteur de son action, quelle que soit la série des causes qui a précédé son acte. Sinon, ici, ce n'est pas moi qui vous parle ou qui écrit.

Le regard Je reviens à la dame. « Elle regarde ». Elle est appelée. Elle regarde d'où vient l'appel. Elle se tourne vers lui entre les fleurs, l'algérien, la dame qui braille, la police. Quelque chose se niche dans les interstices de la situation qui l'oblige à se détourner de ce qui jusqu'à présent l'absorbait : faire les courses pour le repas du midi. Elle tourne le cou, vertex en latin donne convertir, elle se convertit. Elle prend conscience ou elle a conscience. Son regard porte sa conscience. Tendue entre sa conception de la justice, de la dignité humaine, du respect et celle qu'elle a de la légalité, des conséquences de ses actes, du prix qu'elle aura à payer. Tout est pesé, soupesé non pas dans un calcul rationnel des bénéfices et des coûts comme l'y inviteraient les théories de la prise de décision qu'elle aurait eu à connaître dans un stage de formation à la gestion des ressources humaines, ni comme Epictète conduisant une réflexion sur les choses qui dépendent ou ne dépendent pas de nous. Non,instinctivement, par une intuition. Ici sûrement féminine puisque seules les dames prennent position. Comme dit Radak, une capacité « à saisir les choses celées à l'intérieur des choses ».

La peur, le courage et la raison Instinctivement car elle a peur. Prendre un risque c'est avoir peur, peur d'un danger. Il faut que l'estomac se noue. Et prendre un risque « c'est avoir de l'estomac » (ou une autre partie de l'anatomie notamment chez les hommes). L'angoisse est la condition de l'action nous dit Sartre. Et la raison n'y peut rien. La raison, celle qui est à l'œuvre dans la précaution, qui pèse le pour ou contre en espérant réduire l'incertitude, évacue les objets de la peur mais ne procure aucun courage. La raison empêche la prise de risques ou en tous les cas les mesure trop pour que nous puissions éprouver « la stupeur d'être » (Roger Vailland), d'être pris en défaut par rapport à ce que nous ferions habituellement. La réflexion rationnelle ne donne pas du courage mais l'occasion de s'en servir ou de s'en dispenser. Tout bien réfléchi, nous nous lançons... ou pas. Comme dit Jankélévitch, le courage n'est pas un savoir mais une décision, non une opinion mais un acte. « Le raisonnement nous dit ce qu'il faut faire, s'il faut le faire, mais il ne nous dit pas qu'il faille le faire ». Il faut distinguer ici la raison qui nous donne des outils, les concepts pour comprendre et nommer au plus juste le monde et la passion qui nous donne des idées, des jugements sur le monde. Le concept, arbre par exemple, ne modifie pas le réel, n'engage pas dans l'action, c'est un outil, un serviteur : on ne meut pas pour des concepts. L'idée c'est la passion de l'action. Elle juge la réalité en fonction d'un idéal, de valeurs et du même coup elle est exigeante. Elle veut transformer le réel. L'idée contrairement au concept pousse à l'action. La dame a peur. Il va falloir l'affronter, la maîtriser, la surmonter. Le courage se vit au présent pas demain ou la semaine prochaine. Je ne peux pas dire demain je serai courageux, je prendrai des risques. Il s'agit d'être courageux « séance tenante ». Le courage, justement c'est ce dont le penseur Fukuyama – grand penseur libéral - veut priver l'homme. Selon lui, le dernier homme, l'homme démocratique, c'est celui qui enfin n'a plus de courage, de thumos, qui le plongeait dans des combats vains.1 Chez le dernier Homme, ne subsistent donc que la raison et le désir. La raison du technicien, le désir du consommateur et une société à risque limité.

La solitude La dame est seule. Il est des situations au bord desquelles les principes rassurants que nous avons pu définir par ailleurs sur l'homme, la liberté, la justice, que l'on voit figurer sur les chartes éthiques affichées sur les murs des institutions et chez Darty, ces principes échouent. Ils échouent à nous guider dans la décision, dans l'instant. Ainsi « nous ne pouvons jamais savoir ce que nous aurions fait à la place d'un autre ». En situation, au moment de la décision, nous sommes seuls mais la possibilité d'être rejoint existe.

De l'incertitude, la prévisible imprévisibilité La peur indique la part d'incertitude contenue dans la situation. L'incertitude n'est pas absolue mais elle est nécessaire. Absolue, elle paralyse et ce serait témérité que de s'engager dans un acte dont on ne mesurerait pas l'importance, la gravité, les conséquences. Il est beau certes de « mourir pour des idées », l'idée est excellente et on se félicite parfois de ne l'avoir pas eu (Brassens) mais il est déraisonnable de le faire pour des broutilles, de prendre des « risques inconsidérés. » Aristote nous dit bien que le courage ne va pas sans mesure, sans considérations. De l'autre côté une situation sans incertitude, serait une situation sans danger, sans risque. C'est ce qui fait notre quotidien et ce à quoi nous nous employons : rendre tout, autant que faire se peut prévisible, ne pas prendre de risques. Rendre les individus prévisibles est aussi le souci du bon manager. Mais paradoxe des paradoxes, c'est parce qu'elle s'engage que la dame de la rue de Buci réduit l'incertitude. Par son projet, elle construit la situation, elle est actrice, elle donne une autre forme, du sens aux objets et aux gens indifférenciés qui l'entourent. Son projet, comme tout projet, transforme certaines réalités du paysage en obstacles mais en obstacle à surmonter pas en fatalité. La montagne ne devient un obstacle que parce que j'ai décidé de la franchir.

Du jeu dans la situation Ici, à ce carrefour des rues Jacob et Bonaparte, certitudes et incertitudes se mêlent. Il y a du jeu dans la situation qui rend le choix possible, la décision et l'action. La liberté ne se limite pas à la liberté de penser, la liberté c'est la possibilité d'agir, c'est agir. Sinon, ce n'est que velléité : « Demain, juré, j'arrête de fumer. » Voilà notre dame prend un risque, « se met en danger » Elle, elle va explorer une contrée inconnue, s'aventurer dans un lieu étranger. Elle ne va pas simplement tenter, essayer comme le ferait le trader en bourse ou le joueur de loto : elle s'engage. Il n'y a de véritable prise de risques que celle qui engage, qui est, comme le dit Sartre une question de vie ou de mort. Il le dit avec un peu d'outrance mais peut servir de critère à la définition de ce qu'est une véritable prise de risque et d'écarter l'artiste qui se « met en danger » lorsqu'il va exposer une toile dans une vague galerie d'art de la place des Vosges. Signe des temps où les individus tente vainement de ressentir qu'il existe en mettant du piquant dans l'ennui quotidien et joue à « coucou fais moi peur ». En tous les cas, un autre critère permettant de qualifier la prise de risque serait de mesurer l'impact qu'elle a sur le cours de la vie et si elle va infléchir pour un moment, un bon moment peut-être, le cours d'une histoire individuelle ou collective.

L'acte, le geste « Et sans un mot elle se penche, ramasse des fleurs, s'avance vers le jeune algérien, et le paye. » Geste anodin, presque trivial mais geste qui dans son essence même porte l'essence de la transgression. Risquer, véritablement risquer, c'est transgresser, franchir des limites. Ce qui n'était pas possible, voire impossible devient possible, mais après coup, une fois l'acte réalisé. Bergson dirait, dans un futur antérieur, « ça aura donc été possible ». C'est ce que Vailland nomme la « stupeur d'être ». D'une certaine manière, la dame « n'en revient pas » de ce qu'elle a fait. Le geste, l'acte a cette force particulière de dépasser la pensée. Il a sa propre logique. Par le geste et l'acte sont concentrés tous les ingrédients de la prise de risque. Prise de risque qui à l'instant T où la décision est prise, va faire entrer les individus dans une autre logique. Un instant qui va faire événement, rupture dans le fleuve tranquille du quotidien. Ce moment si particulier où un individu, des individus vont faire l'épreuve de la liberté, vont éprouver la liberté. Avec cette incertitude que, comme les actes dépassent nos pensées, nous ne pouvons pas en prévoir les conséquences, mais que nous devrons néanmoins assumer. Le geste est un mouvement du corps. Le corps par sa position, sa posture nous renseigne aussi bien sinon mieux qu'un discours de la qualité de l'engagement : la pétition en un clic sur le bouton gauche de la souris avec l'index de la main droite ou, plus court « lever le petit doigt », se baisser pour ramasser une fleur, manifester avec une banderole ou un drapeau, s'asseoir au milieu de la rue, s'immoler par le feu témoignent du degré d'engagement d'un individu, ce qu'il est prêt à mettre sur la table dans ce pari de l'action.

L'exemplarité Le geste de la dame par une alchimie complexe devient un symbole. Il devient exemplaire. Il exhibe dans sa particularité même une généralité qu'on ne pourrait exprimer autrement. Il n'est pas sûr que la dame en question prenant la parole avec un porte-voix pour dénoncer l'acte de la police soit plus convaincante. Il y a loin de la parole aux gestes. Ainsi le courage est comme Achille, la bonté est comme François d’Assise. Ici la révolte est comme cette dame. Incarnée. C’est en pensant à eux, à ces personnages que nous choisissons notre "compagnie" et avec qui nous partirions volontiers en vacances. Sur ce choix reposent, en définitive, nos décisions à propos du juste et de l’injuste. Comme dit Hannah Arendt :« Signes d’histoire et figures incomparables mais à toute autre pareilles parce que humaines, ils illuminent nos vies. » Ainsi l'exemplarité, c'est ce qui se transmet le plus facilement. On peut tenir de longs discours éducatifs sur la liberté, sur la prise de risques. Ils nous informent mais ne nous éduquent qu'en partie. Toujours un écart entre ce qui se dit et ce qui se fait voire aussi une contradiction. Ce qui s'apprend le mieux c'est l'exemplarité, le geste effectué et regardé. Soyons donc attentifs à ce que nous faisons.

L'exemplarité met en relation. Elle crée du collectif. La dame devrait savoir, si elle avait lu Sartre, qu'elle s'engage mais qu'en plus elle engage par son choix l'humanité. Une partie seulement. Celle des chalands de la rue de Buci. Elle oblige à des prises de position. Elle oblige à prendre partie. En faveur de plus ou de moins de justice. Certains ne répondront pas à l'appel. Comme Adam, après avoir transgressé l'interdit divin, ne répond pas lorsque Dieu lui pose la question, sans même avoir de téléphone portable : t'es où ? respons, répondre, répondre de, responsabilité (NB Eve grande figure de la prise de risque et de …. l'irresponsabilité mais nous lui devons d'être devenus des hommes avec une histoire, une finitude et des êtres de désir)) D'autres répondent. Ainsi, « Après elle, une autre dame vient, ramasse et paye. Après celle-là, quatre autres dames viennent, qui se penchent, ramassent et payent. Quinze dames. » Le micro-geste, le geste infime peut à l'arrivée être une explosion. Une rencontre s'est opérée où chacun se met hors de soi. Prendre un risque c'est se mettre hors de soi, sortir de son particulier pour tenter de toucher à quelque chose de plus universel. Un espace d'action vient d'être créer où s'opère la rencontre d'individus que rien ne prédestinait à la rencontre.

La création d'un espace d'action  Mamadou, étudiant camerounais, s'estime victime d'une discrimination. Mamadou ne se tait pas, il se met à parler, il écrit, il rencontre. Mamadou oblige à prendre position. Les professeurs, les uns et les autres, interviennent, un espace de parole et d'action vient d'être crée. Un espace politique. C'est à cette condition que le monde devient pleinement humain nous dit Hannah Arendt2. C'est le temps propre de l'action : il se signale par la capacité de commencer quelque chose dans le monde. L'action a alors un pouvoir de révélation spécifique : elle me révèle à moi-même. Agir par l'action mais aussi la parole c'est poser un nouveau commencement. Nous avons cette capacité, quelles que soient les contraintes, d'interrompre le cours des choses, de commencer du neuf. Comme dit Arendt c'est « le miracle qui sauve le monde ». La Tunisie, l'Egypte en font la démonstration.3

2 - La société incertaine

La société : un concept creux D'abord la société. Ca ne veut rien dire la société. Qu'est-ce que je peux faire de cette notion pour éclaircir le monde, l'expliquer comme le ferait tout bon concept ? Chômage est un bon concept bien que je ne le vois pas en tant que tel. Mais il permet de comprendre une situation. Mais société ? Elle a tel niveau de généralité ! Je peux y ajouter "moderne" et dire que la société moderne c'est ceci ou cela, mais alors ? Si je descends d'un cran je suis alors dans une société occidentale puis dans une république, une démocratie mais c'est encore bien vague. Plus précis, je suis alors dans une société capitaliste avec une idéologie libérale ou néolibérale avec des variantes politiques de droite et de gauche. Je suis alors dans une société où des intérêts divergent, des pouvoirs s'exercent, une société dans laquelle les uns sont dominants d'autres dominés, une société dans laquelle des conflits sont à l'œuvre. Et je suis maintenant rue de Buci, en situation conflictuelle sur des idéologies différentes Mon concept commence à avoir de la chair. La "société" n'est plus aussi "incertaine" comme si ça tombait du ciel, ou comme si c'était un phénomène de nature comme la crise. Alors pourquoi est-elle dite "incertaine" ? Ce ne sont pas les choses en elle-même qui sont incertaines c'est le rapport que nous avons avec elles. Qui pourrait être d'une autre nature. Quelle est alors la fonction de ce discours ? A qui sert-il ? A quoi sert-il ?

La fonction du discours Dans cette hyoothèse, il tend à vouloir masquer une réalité. Sa fonction est idéologique. Pour Boltanski et Chiapello, ce discours et bien d'autres participe du « nouvel esprit » que doit se donner le capitalisme pour faire accepter les souffrances et les injustices qu'il génère, acceptation d'autant plus difficile que les individus, bien éduqués par de longs siècles et de longues années de démocratie et autres droits de l'homme, sont de plus en plus sensibles aux injustices et aux inégalités. Ils connaissent les raisons de leur souffrance. Il faut donc comme le dit Chomsky « fabriquer le consentement » ou au moins fabriquer l'inertie en la parant de libertés gagnées, d'une pseudo-liberté. Les procédés sont nombreux, pour éviter que les individus prennent des risques et en particulier des risques politiques, ceux qui engagent vraiment, qui peuvent modifier le cours des choses. __ La fabrique de l'inertie__ 1 - Le discours sur l'incertitude génère l'insécurité, l'insécurité provoque une demande de sécurité et de protection. Ceci implique le renoncement à quelques libertés. Mais le tour de force est de promouvoir en même temps que les libertés sont réduites un discours sur les libertés, un discours sur l'évitement des risques et la nécessité pour chacun de prendre des risques, de se prendre en main. Les discours sont des champs de bataille. Par exemple, la phrase du jour, qu'on pourrait trouver au fronton des bourses d'ici et d'ailleurs. « Quelle prise de risques dans une société incertaine ? » voilà une question dans l'air du temps, elle semble limpide, elle fait miroiter un vocabulaire tellement galvaudé qu'on a du mal à l'interroger. Et pourtant, il y a là des creux, des non-dits, des présupposés complexes. En réalité, cette question ferait bien le titre d'un stage de formation au management ou au trading, ou encore le titre de la revue Challenge. Dans cette société, qui aujourd'hui est, malgré tout, autorisé et même incité à prendre des risques ? Le bon chef d'entreprise, le trader, l'actionnaire prennent des risques. Cette problématique est en fait idéologiquement très marquée, c'est celle du libéralisme : c'est l'incertitude qui permet le jeu, le jeu de la concurrence. C'est même générer l'incertitude, la fragilité pour permettre la rentabilité, l'efficacité. Et c'est bien tout l'enjeu de notre réflexion, c'est l'enjeu des mots et du combat sur les mots : on ne parle pas ici de la même chose. « Mal nommer les choses, c'est ajouter à la misère du monde » (Camus). 2 - Par la peur. Jouer sur la peur, l'insécurité. Pas la peur qui donne du courage mais celle qui paralyse. Marx en son temps avait déjà repéré l'intérêt qu'il pouvait y avoir à maintenir une armée de chômeurs pour placer ceux qui avaient un travail dans l'incertitude et l'insécurité. 3 – La transparence. Fabriquer l'inertie, c'est multiplier les dénonciations, les révélations. C'est provoquer la révolte en la séparant de l'action. Au nom de la transparence (qui masque la vérité), on ne nous cache plus rien, on nous dit tout. La critique est intégrée voire suscitée, l'opposition joue comme moteur de l'ensemble. Relativisation/neutralisation de toutes choses. Pourvu qu'il n'y ait pas d'actes derrière, pourvu que nous restions assis et... séparés, assignés à une posture par la force des objets techniques 4 - La prise de risque transformée en spectacle, vidée de son sang/sens La dame de la rue de Buci lorsqu'elle prend le risque de ramasser les fleurs et de les payer au nez et à la barbe de la police, regarde mais elle ne souhaite pas être regardée. La prise de risque, l'acte courageux, voire l'exploit, entre aujourd'hui dans ce que Debord appelait la société du spectacle et dans ce que Kundera appelle le kitsch sentimental. Le kitsch sentimental, dit Kundera, c'est le sentiment éprouvé, non pas en tant que tel, mais transformé pour correspondre à un modèle de sentiment prédéfini et accepté par la majorité. C'est la figure même du sénateur américain qui regarde rêveur quatre enfants courant sur une pelouse et dit : « C'est ça que j'appelle le bonheur. ». « Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d'émotion. La première larme dit : Comme c'est beau, des gosses courant sur une pelouse ! La deuxième larme qui fait le kitsch dit : Comme c'est beau, d'être ému avec toute l'humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse ! ». Et j'ajoute d'être vu ému à la télévision comme dans l'action Téléthon. Ainsi le geste de la dame serait dévoyé si, avec la présence des caméras de télévision, il ne signifierait plus la révolte contre l'injustice mais une imitation du geste de la révolte. Le geste ne repose plus « sur un sentiment vécu mais sur une imitation du sentiment ». La dépersonnalisation du sentiment permet alors qu'il soit compris et ressenti par le maximum de personnes émues en choeur, une sorte de socialisation du sentiment mais pas une socialisation de la révolte. Ce qui correspond à certains de nos rassemblements Dans un tel contexte, si les occasions de prendre des risques ne manquent pas, elles peuvent être difficiles à saisir. __

3 - La prise de risque, une épreuve vitale ?__

Je pose que la nécessité vitale pour l'individu c'est de ne pas en prendre, de risques, de ne pas trop user de sa liberté, de ne pas faire le malin. La tendance des individus est de « persévérer dans leur être » (Spinoza). Etre c'est d'abord et avant tout se préserver, se maintenir. Se maintenir en équilibre avec soi, avec les autres, avec le monde. Lorsque je me regarde vivre ou regarde vivre les autres, il me semble que c'est la permanence, la stabilité qui prime. Nous savons assez spontanément ce qui nous convient, ce qui est bon ou mauvais pour nous. Nous savons où nous mettons les pieds. Et si nous nous trompons, la réalité remet rapidement les pendules à l'heure et nous nous adaptons. Ainsi sur ces certitudes de base nous construisons un monde rassurant, uniforme. Ce qui fait que nous faisons société, nous nous associons (différent de ce machin qu'on appelle le « vivre-ensemble »). Le spectacle que nous offre la société des hommes : un conditionnement culturel important, une faculté très développée d'obéissance et de soumission (ou adaptation si vous préférez)... Au fond nous sommes relativement fidèles au patrimoine que l'on nous a inculqué et qu'on nous inculque, qui fait de nous des individus plutôt prévisibles ! Et lorsque nous parlons de liberté (que l'on confond avec l'autonomie), il s'agit souvent de préférences voire de caprices.

Tableau peu engageant et sans doute peu glorieux au regard de certains actes presque héroïques, mais j'y vois là une formidable capacité des hommes à faire en sorte que ça tienne et que justement ça tourne. A appliquer des règles, à respecter des principes, à faire qu'on ne s'entretue pas. Une grande compétence à faire société, à vivre ensemble, tant bien que mal, à lutter en permanence contre les forces de séparation qui visent à individualiser l'homme, à l'atomiser. Camus dit qu'un homme se définit aussi par ce qu'il se retient de faire, « un homme ça s'empêche » dit-il. Pas toujours, car il ne faut pas négliger et laisser dans l'ombre toutes les initiatives, les prises de risques, les luttes, les désobéissances qui animent aussi son quotidien. La liste est longue de ces activités qui constamment travaillent la société, la petit société de la Rue de Buci.

Nous sommes parfois loin de l'exemple spectaculaire que pris au début de cet exposé et qui renvoie à une liberté sans doute mythique et fantasmée avec ses grandes figures. C'est le « on n'a jamais été aussi libre que sous l'occupation » de Sartre. Fantasmée, elle indique cependant une direction vers laquelle il faut aller si nous voulons maintenir l'homme en l'homme et sa vocation à a révolte, la résistance et la transgression.

De Prométhée à Mamadou et à la dame de la rue de Buci se construisent des ambiances momentanées de la vie, de rencontre, de collectivisation des risques et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Cela s'oppose à la société de classes et au capital qui organise le règne de la marchandise et inflige aux hommes une existence de "survie", la vie réduite au consommable.

J'aurais aimé être rue de Buci mais comme dit Paul Ricoeur, je n'en finis pas de compter mes complicités.

Didier Martz, essayiste