Problèmes de la mort
Par Admin, samedi 22 octobre 2005 à 22:21 - La mort - #32 - rss
" La mort est unique en son genre, monstruosité solitaire ..."
… La mort demeure hors catégorie : « Elle est inclassable, elle est l'événement dépareillé par excellence, unique en son genre, monstruosité solitaire, elle est sans rapport avec tous les autres événements qui, tous, s'inscrivent dans le temps » (V Jankélévitch).
Où situer la mort, en effet? Nulle part et partout. Nulle part en tant qu'essence, puisqu'elle n'est que coupure, béance, transition entre le vivant et le cadavre, entre l'avant et l'après. « Jamais isolée sur un territoire spécifique », elle est incernable au niveau du temps et il n'y a pas un instant du décès. Mais elle est partout en tant que processus : le mourir commence dès la naissance, s'accélère avec le vieillissement et se prolonge par-delà la mort clinique et biologique. Et si on rappelle que tout rapport à la mort, comme tout rapport au sexe, se trouve médiatisé dans la pluralité des relations sociales, on devine que la mort est présente à tous les niveaux de la vie quotidienne. En tant qu'elle se retrouve partout au cours de l'existence, elle est au coeur du discours dans l'art, la philosophie, la religion
... Mais on ne peut disserter sur elle que de manière encyclopédique, hétérogène, jamais exhaustive. En tant qu'elle est nulle part, elle cesse d'être un objet empirique : ce n'est qu'un point insaisissable dont on ne peut rien dire sinon qu'il y a un avant (attitudes face au vieillard, soins au mourant) et un après (rites funéraires, deuil, culte des morts et des ancêtres). La mort ne dit rien ou en dit beaucoup trop long. Elle n'est qu'un mot. Mieux encore, elle devient la « limite du langage ». La béance qu'elle introduit fait vaciller les systèmes de signes qui nous constituent. La mort ne signifie rien, simple rappel silencieux de l'indétermination du sens. On ne peut parler de la mort qu'en en parlant autrement.
Donc, la mort-en-soi n'existe pas. Pourtant, la réalité qui sous-tend le concept de mort emprunte des figures multiples. Sur le triple plan du perçu, du vécu et de l'imaginé, si la mort est insaisissable, les processus mortifères irréversibles ne trompent pas : dégradations énergiques, refroidissements, changements radicaux d'état. «Chaque jour, j'observe la mort à l'oeuvre dans le miroir», disait J. Cocteau. Les vivants vieillissent, agonisent, s'éteignent, les cadavres pourrissent. Et la mort n'est pas que de l'homme et des vivants. Elle touche tout ce qui s'inscrit dans le temps : les sociétés qui s'effritent, les systèmes culturels qui entrent en décadence, les objets qui s'usent pour se désagréger en résidus et ruines ...
À côté de la mort physique par réduction à l'homogène et chute dans l'entropie, il y a la mort biologique qui s'exprime par le cadavre : mort systématique qui résulte de la complexité organisationnelle du vivant et singulièrement de la vie sexuée, mort génétique qui s'explique par une « déprogrammation programmée » fixant notre durée de vie, mort quantique due au hasard des mutations ou erreurs cumulées dans le programme des molécules maîtresses de notre cerveau (échanges d'information ADN-ARN). Mais on parle aussi de mort spirituelle : celle de l'âme en état de péché mortel, selon les thèmes chrétiens.
Et il est une mort psychique, celle du « fou » muré dans son autisme. D'autre part, on pourrait longuement discourir sur les multiples visages de la mort sociale, qui se manifeste par l'incarcération, la psychiatrisation, la mise à la retraite, l'abandon à l'hospice ...
Certains traits communs se retrouvent dans ces diverses figures de la mort et tout particulièrement la notion de coupure: les morts sont physiquement et socialement séparés des vivants; l'esprit est séparé du corps dans la mort spirituelle; l'aliéné est capturé symboliquement au niveau du langage (étiqueté « schizophrène» par exemple) et enfermé à l'hôpital psychiatrique; le sujet non productif est laissé pour compte; le criminel, le délinquant sont des «marginaux» qu'on s'efforce de neutraliser en les condamnant à l'emprisonnement ou à la peine capitale. Cette mise à distance suppose un agent exécuteur, volontaire ou non : le milieu naturel qui compromet les échanges vitaux, la maladie qui détruit l'équilibre organique, l'homme qui tue ou se tue, la société qui exclut. Et une victime : cadavre biologique qui pourrit au cimetière, âme damnée, cadavre social ... Ainsi la mort ne signifie rien. Il n'y a pas de mort; il y a seulement ce (ou ceux) qui tue(nt); et ceux qui sont tués.
Ou, plutôt, la mort n'existe que parce qu'il y a la vie. Et c'est par rapport à la vie, dont elle est l'arrêt ou la négation, qu'on peut la nommer. C'est pourquoi les images de la vie, réelle ou imaginaire, alimentent les représentations du mourir.
Rien d'étonnant si le philosophe parle souvent de la mort, même quand il décide de n'en point parler. D'où les interrogations clés. Philosopher, est-ce apprendre à bien vivre ou à bien mourir? L’homme n'est-il rien d'autre que l'être-pour-la- mort ou l'être-pour-la-survie? La mort se présente-t-elle : comme une privation liée à notre infirmité (matérialisation, composition) ? la punition qui suit la faute (ou le péché, condition de rédemption) ? la délivrance qui conduit au néant primordial (l'Un-Tout brahmanique) ou révèle, éventuellement par le biais de l'angoisse, l'essence de l'Etre ? Doit-on voir en elle la Vérité première ou le Mystère insondable par excellence? Faut-il, à son sujet, parler d'échec (en elle, a-t-on dit, s'«identifient l'absolu de l'échec subjectif et l'absolu de l'échec objectif » ou de renouvellement ontologique? La mort peut-elle devenir objet de spéculation pure ou ne doit-elle être que l'expérience inévitable autant qu'unique du « mourir » ?... Et, s'il est vrai que l'humanité, depuis qu'elle existe, a connu autant de morts qu'il y aurait d'étoiles dans notre galaxie et que la société moderne hantée par le déni de la mort reste pourtant résolument mortifère, l'inévitabilité du mourir et le droit de tuer ne cessent de questionner l'homme …
Louis-Vincent Thomas, sociologue, membre fondateur de la société de thanatologie, 1922-1994.

