"Malheur à ceux qui font du monde un désert" ( Nietzsche)
Par Admin, mardi 11 avril 2006 à 23:38 - Poèsie - #90 - rss
Le monde se refroidit, se désenchante ...
Le monde se refroidit, se désenchante et, comme le dit Nietzsche, le « désert croît ». La désaffection est de plus en plus grande vis-à-vis des représentations symboliques qui ont jusqu’ici structuré les sociétés. La désymbolisation gagne quotidiennement du terrain. L’homme moderne, ou « l’homme satisfait » de José Ortega y Gasset, est rapetissé, « heureux ». Nietzsche a fait le portrait de ce « dernier homme » dans le prologue de Ainsi parlait Zarathoustra, il convient de le reprendre à la lumière du processus de désymbolisation ou de désublimation qui caractérise les sociétés modernes qu’on appelle encore désenchantement.
Il est particulièrement visible dans un domaine toujours hautement sublimé celui de la sexualité. Herbert Marcuse dans L’homme Unidimensionnel – autre nom de l’homme moderne ou dernier homme – avait analysé le mouvement inversement proportionnel de l’Eros et de la sexualité : l’érotisme a horreur du nudisme, de la pornographie, de la transparence, de ce qui se donne totalement. De même pour le langage, qui dans les grandes œuvres tend vers l’opacité de façon qu’on devine les choses, plutôt que de les rendre transparentes ou de les livrer à un « degré zéro » de l’écriture. Quand le langage s’épuise dans sa seule fonction référentielle, ou quand il facilite trop la reconnaissance des choses ou des situations ordinaires de la vie, il y a trivialité ou impureté de l’expression. L’« Einfühlung » – le sentiment de complicité étroite avec le monde – nous réconcilie avec la vie, avec notre vie, puisque le modèle que nous voyons ne s’en éloigne pas.
C’est ce type d’art précisément qui peut mener à la satisfaction, à la conscience heureuse de l’homme unidimensionnel. On se reconnaît dans l’œuvre, donc on s’accepte tel que l’on est, on ne cherche pas un autre modèle que soi. Au contraire l’abstraction, c’est-à-dire l’éloignement, par rapport à la vie ordinaire, du style et de la représentation, facilite chez le récepteur de l’œuvre, la transcendance, l’exigence vis-à-vis de lui-même, et le sens du mystère des choses. Lorsqu’une œuvre nous paraît trop proche de nous, lorsque devant ce qu’elle nous montre, nous avons envie de dire : « c’est bien cela », c’est que soit l’œuvre est triviale, soit que nous la percevons de façon triviale.
Dans le cas d’une grande œuvre, au contraire, nous la sentons lointaine. Le style implique toujours une certaine distance, un certain hiératisme. C’est pourquoi à maints égards le grand style est accablant. Quand je dis : « je suis malheureux », Nerval dans Aurélia écrit : « L’univers est dans la nuit ». Si la vie nous fait dire que des hommes vont solitaires dans la nuit obscure, pour Virgile, dans un double hypallage, « ils vont obscurs dans la nuit solitaire ». Le style, si distant, est supérieur pour dire la même chose ! Il est l’art de ne pas appeler les choses par leur nom, de les éloigner pour les magnifier, lointaines, elles attirent mieux.
On comprend ainsi pourquoi la poésie, art du lointain, disparaît des sociétés modernes ou bien est marginalisée, car elle ne peut participer de la désublimation du langage. Quand le langage devient simple et direct, quand la figuration esthétique elle-même surenchérit dans le réalisme ou le naturalisme, alors toute la rhétorisation du monde s’effondre. L’art n’y échappe pas dans ce qu’il a de kitsch où le langage ne fait qu’embellir le monde alors qu’aucun artiste de ce nom dit Nietzsche, ne « devrait tolérer le réel ». La rhétorisation au contraire, l’usage de périphrases, métaphores et autres allégories, est le meilleur moyen de peupler de projections, de personnaliser un monde en lui-même, et par nature, bien banal. Aujourd’hui, une femme est « sexy » alors que Balzac, à propos d’Esther la courtisane, dit que « seule elle avait cette tendresse qui ne fleurit que dans l’infini ».
On peut rétorquer que le langage, pour être cynique, critique, fauteur de désordre doit être précis, direct, désublimé ; qu’il doit « coller à la réalité ». Mais il n’est scandaleux qu’en apparence. Politiquement ou socialement, il est inoffensif. Unidimensionnel, il n’est que le reflet d’une société elle-même unidimensionnelle, où l’homme réduit à ses pulsions, ses besoins et la revendication de leur satisfaction, a achevé sa lutte contre la transcendance.. Monde de la « conscience heureuse », la révolte n’est possible que dans les limites du principe de réalité, dans l’ignorance de la « négativité du désir ». Marcuse montre que tout se tient : fin de la rhétorique, fin du désir et de l’imagination libre, idolâtrie de la rationalité et de la technique, pensée unidimensionnelle, et consommation des objets.
Aussi, toute tentative de sublimation est subversive ; éros est subversif, la poésie est subversive. Focalisant toutes les ressources et les attentes de l’être, l’un et l’autre ne lui permettent plus d’être disponible pour le jeu social, pour la rentabilité sociale.
Il y a dans tout processus de sublimation aujourd’hui un ferment d’anarchie qui met en péril un certain ordre social. La vie sociale demande la stabilité des individus y compris dans leur révolte. Eros les rend instables, mécontents, anomiques. Toujours les passions défient la société dans son ensemble. Zarathoustra disait : « Autrefois tout le monde était fou », le temps est venu où l’homme, devenu incapable de « projeter son désir au-delà de lui-même », ne peut plus rien opposer aux injonctions du pouvoir. C’est pourquoi quand le poète paraît, on lui demande ses papiers.
Didier Martz

