Bienvenue à toutes et à tous.

Un objet d'apparence anodine a bouleversé notre perception du temps. Pas le temps qu'il fait mais le temps qui passe. Vous allez pensé, lorsque je vous aurai révélé le nom de la chose, qu'il s'agit là d'un simple progrès technique sans conséquences et qu'il n'y a pas lieu de s'y attarder plus que cela. Je l'ai pensé moi aussi jusque-là. On se laisse facilement envahir par des objets de toutes sortes sans y prêter attention. « Ils nous facilitent la vie », dit-on. Celui-ci, en tous les cas, vient à point nommé entériner ce que nous mijotions dans nos têtes depuis un moment déjà à savoir, notre appréhension grandissante à voir le temps passer. De quoi s'agit-il ? Des montres, réveils et horloges à fonctionnement digital ou numérique. Lorsqu'il est, au hasard 10 h 45, sur une montre ou un cadran digital, vous ne voyez que le chiffre 10, un point, et l'autre chiffre, 45. Et rien d'autre. Nous ne voyons que l'instant présent. Rien du temps passé ni du temps à venir comme sur le cadran à aiguilles d'une horloge. Ainsi sans le savoir nous avons rompu avec la représentation ancestrale du temps qui remonte à l'obélisque égyptienne – ou peut être même avant – aux dolmens et menhirs qui par leur ombre projetée indiquait le cours des astres. Nous avons rompu avec la clepsydre, le sablier, le cadran solaire et pour finir avec le cadran à aiguilles des horloges. Michel Billé, sociologue, y voit là le signe que nous vivons dans une société de l’éphémère. Qui valorise ce qui ne dure pas. Le temps de la clepsydre ou du sablier nous donnait, dit-il, à vivre et à penser un temps qui s’écoulait, insaisissable. Le temps nous filait entre les doigts… Le temps du cadran solaire, et celui du cadran de la montre disaient l’espace parcouru par l’aiguille et, par conséquent, le temps passé. Le temps avait ainsi de l’épaisseur. Durée, lenteur, solidité, délai, caractérisaient ce rapport au temps. Par contre, dit toujours Michel Billé, le réveil numérique ne parle plus du passé mais dit l’instant avec une extrême précision. Le temps, c’est de l’instant, qui ne dure pas. Et ce qui est valorisé c’est justement ce qui ne dure pas : l’éphémère. Tout est calculé pour ne pas durer. Société de l’éphémère, société du Kleenex, du jetable… Le bon produit est à usage unique, acheté, utilisé, jeté.

Michel Billé ajoute qu'en abolissant la durée et en valorisant l’immédiateté, c’est l’instant qui se trouve célébré, en dénégation du passé déjà vieux, déjà démodé, déjà sans valeur. Ainsi seule la nouveauté a de la valeur, « c’est nouveau ça vient de sortir… ». Le temps réel, votre pressing en une heure, c’est, en fait, le temps dénié, condensé, le temps sans la durée qui le constitue. Vos photos en une heure c'est déjà dépassé. Numériques elles-aussi, elles sont visibles sur le champ. Ce qui vient de se passer coïncide avec l'instant présent.

Je me souviens de ce geste simple qui consistait à remonter chaque jour le réveil. Et ainsi de quelque chose comme de se reconstituer jour après jour un capital temps, précieux. Je me souviens aussi du tic-tac de la pendule qui peuplait la pièce. Le temps était bruyant, se rappelait à nous. Aujourd'hui il se déroule silencieux, insidieux. « O temps suspends ton vol » souhaitait Lamartine. C'est maintenant chose faite. Pas si sûr ! Ainsi va le monde.

Didier Martz 27 et 28 mai 2010