Au moment où je tiens cette chronique, enregistrée avant le deuxième tour des élections législatives partielles, j’ignore par conséquent les résultats. Au premier tour un chiffre cependant retient l’attention. Il est effarant : sur 56.897 inscrits, 12.399 ont voté et 78,21% se sont abstenus soit environ 43600 personnes. Patrick Devedjian (et d’autres de tous bords auraient dit de même) s'est "félicité du résultat". Comment peut-on se féliciter d’un tel résultat ? Se féliciter qu’un candidat ne soit retenu que par le quart du quart de l’électorat. Je m’avance peut être mais on ne devrait pas être loin de ce constat au soir du deuxième tour. Il ne fera d’ailleurs que confirmer une tendance générale de l’électorat (sauf aux élections présidentielles) à se retenir de voter. Et vous ne trouverez rien sur ce sujet dans la bouche des politiques comme dans celle des médias. Qu’un peuple n’aille tout simplement plus voter n’inquiète visiblement plus personne. Il semble acquis désormais que l’exercice de la démocratie – je rappelle, de demos, peuple et kratein, pouvoir, donc souveraineté du peuple –ne soit le fait que de quelques-uns. On continue à faire « comme si » un élu était représentatif. Et lorsque le dit peuple (irlandais au hasard) prend majoritairement une décision qui ne convient pas, on lui demande de retourner aux urnes. La démocratie ne fonctionne pas alors on essaie de la rendre participative (« on consultera les gens pour le devenir de l’hippodrome de Croix Rouge à Reims»), de proximité comme la police du même nom (en s’occupant de la sécurité dans des villages du bout du monde) ou encore citoyenne. Voilà de quoi passionner les électeurs, alors que le monde s’écroule ! Même la promesse électorale d’agir pour l’implantation d’un célèbre magasin de meubles, grand projet pour la planète, ne suscite pas l’enthousiasme !!!!) S’abstenir renvoie à une notion du vocabulaire stoïcien (sustine et abstine) et chrétien, « (se) tenir à l'écart », dont le sens s’est réparti entre abstention et abstinence. Il s’agit là de s'interdire une chose par un renoncement volontaire et murement réfléchi. Dans un sens mélioratif, c’est un acte vertueux : « supporte et abstiens-toi » dit Épictète ou pour Epicure, « s'abstenir pour jouir », ou encore du côté de la sagesse populaire : « dans le doute, abstiens-toi». Il peut en être de même en politique, lorsque l'abstention devient acte positif. Ainsi, l’abstention de Reims peut être interprétée comme un signe de bonne santé de la démocratie : la majorité des citoyens inscrits considérant désormais que le jeu politique est trop pipé pour pouvoir y entrer et qu’il convient de le faire savoir. Dans un sens dépréciatif, l'abstention est une preuve de mollesse, un « calcul de tranquillité », une marque d'indifférence ou de lâcheté qui correspondrait bien au désengagement progressif des individus des affaires de la Cité. Ainsi, comme disait Tocqueville dans De La démocratie en Amérique, le gouvernement devient le berger d’un peuple d’animaux timides fixés irrévocablement dans l’enfance. Et s’il ne se retenait pas ?