Quand les aveux ne sont pas arrachés par la torture physique, il est terrible de devoir en assumer la responsabilité. L'interrogatoire prend alors la forme d'un duel intellectuel, d’une partie d'échecs ; on s'en veut de n'être pas plus intelligent. Cette intuition est l'un des principaux ressorts de la dernière nouvelle écrite par Stefan Zweig : le joueur d'échecs. Lors de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne, le régime hitlérien a cherché à confisquer à son profit les richesses de l'Eglise et de la Maison impériale. Monsieur B., responsable d'une étude juridique qui avait toute la confiance de la couronne et des couvents, est arrêté et conduit à l'hôtel Métropole où une nouvelle technique de torture est exercée sur lui : l'épuisement psychologique par l'isolement total.

Chaque prisonnier est mis à l'écart dans une chambre capitonnée dont il ne sort que pour les interrogatoires. Dans la chambre, aucun bruit extérieur n'est perceptible. Aucune lueur de la ville ne peut fournir de repère temporel. La montre du prisonnier lui a été retirée, et il ne dispose ni de livre ni de crayon pour occuper ses pensées.

Dès lors, entre les temps d'interrogatoire, tous les moments de solitude sont des moments d'enfer psychologique : le prisonnier ressasse constamment les informations qu'il a déjà données et se mortifie en répétant les réponses qu'il aurait dû faire et celles qu'il devra faire la prochaine fois pour écarter les soupçons qu’il a peut-être éveillés la veille…

Stefan Sweig décrit à merveille l’état d'impuissance de celui qui sait avoir été trahi mais qui ne connaît pas l'ampleur de la trahison ni la teneur des informations divulguées.

La torture psychique par l'isolement est un piège redoutable : l'enfermement et le vide de la cellule produisent l’aveu comme le dernier rempart contre la folie. Dans sa cellule le prisonnier ressasse toujours les mêmes pensées : " comment protéger le réseau, comment ne prononcer jamais tel nom, tel lieu ". Ces pensées répétées sans cesse en secret finissent par empoisonner celui qui ne veut pas les divulguer. Il y consomme son bon sens et sa raison :"C’était justement parce qu'il voulait me faire ressasser mes pensées jusqu'à ce qu'elles m'étouffent et que je ne puisse faire autrement que de les cracher pour ainsi dire… d'avouer tout pour échapper à l'emprise mortelle de ce néant ".

Comment s'échapper de ses pensées quand elles sont obsessionnelles? Il faudrait en générer d'autres …

Dans la nouvelle de Stefan Zweig, le prisonnier s'échappe grâce à un livre qu'il est parvenu à subtiliser. Ce livre est un point d‘ancrage pour ses pensées; un sujet de réflexion qui le distrait de la pression des interrogatoires. Mais cette planche de salut se révèle un piège infernal : il s'agit d’un manuel d’échecs ou plutôt d’un livre recensant 150 parties d'échecs avec l'analyse des différents coups. Le prisonnier à force de refaire ses parties et surtout de« se battre contre lui-même » va perdre la raison.

La littérature ne serait-elle pas un meilleur remède que le jeu d'échecs pour les situations de solitude forcée? La lecture ou, à défaut, la création littéraire permettent de constituer de véritables altérités. Certes les personnages inventés le sont souvent à partir d'expériences et de témoignages personnels; mais, pour qu'il y ait histoire, ils doivent être constitués en personnages autonomes alors qu'il est impossible de jouer contre soi sans tomber dans la schizophrénie.

Des « fantômes » pour peupler sa solitude .

Tant que le prisonnier n'était encore qu'à reprendre fidèlement en imagination les parties des grands maîtres, il peuplait sa solitude de présences qui le distrayaient sans mettre en danger sa santé mentale. Reclus dans sa chambre d’hôtel, isolé de tous les hommes, le prisonnier, en recomposant en imagination ces parties héroïques, éprouvait tout le plaisir du connaisseur qui apprécie les péripéties d’un combat et se sent symboliquement entouré par toute la communauté des amateurs. Ce délassement mental ne devint un poison que plus tard. L’effet de nouveauté des parties s’étant tari ( «répétée 20 à 30 fois, une partie n’offre plus aucune surprise») il fallut de nouveau trouver un centre d’intérêt pour la pensée. Mais comment s’étonner soi -même dans la solitude d’une prison?

Le partenaire : l'autre indispensable

«Pour danser le tango, il faut être deux»; pour jouer aux échecs aussi! Cette évidence pour n’être pas littéralement énoncée par S. Zweig est toutefois magistralement signifiée dans ce livre :

Dans le jeu d'échecs :

1) le hasard n'a aucune part;



2) tout l’art réside dans l'affrontement entre deux camps (chacun tâchant de deviner les intentions de l'autre et de les contrecarrer).

Dès lors vouloir jouer aux échecs contre soi-même est aussi paradoxal que «de vouloir marcher sur son ombre». Comment être dupe de ses propres effets? Comment oublier la stratégie qu’on vient d’agencer pour les noirs quand on manipule soi-même les blancs! Stratégie et feintes supposent une dualité effective, la réalité de deux présences au raisonnement autonome.

In philophil.com