La solitude de l’homme moderne
Par Admin, lundi 30 janvier 2006 à 22:39 - La solitude - #68 - rss
La société moderne n’est toujours qu’un expédient. Mais l’homme moderne, lui, existe. C’est un animal solitaire.
La société moderne n’est toujours qu’un expédient. Mais l’homme moderne, lui, existe. C’est un animal solitaire. Encore doit-on se garder d’entendre ici le mot de solitude au sens propre, mais plutôt comme une sorte de supercherie détestable, un rêve plein de cris et de fureurs, l’aura des grandes lésions nerveuses qui fait brusquement autour du supplicié, en pleine lumière de midi, sous les ombres bleues, un vide plus large et plus noir que l’Érèbe. Car l’homme moderne s’agite beaucoup et ne parle pas moins – si ingénieux à remplacer par des rapports sommaires, presque abstraits, ces véritables échanges sociaux dont la pauvreté grandissante de sa vie intérieure lui interdit le bienfait. Ainsi s’atténue peu à peu la conscience de son isolement, parmi d’autres créatures trop pareilles à lui, à peine distinctes, devenues, rigoureusement parlant, ses semblables. Lorsque cette conscience aura disparu sans retour, l’univers connaîtra une forme nouvelle, et probablement définitive cette fois, de la sauvagerie…
Solitude de l’homme moderne… Et d’abord, il est permis de n’en voir que le caractère comique. Car jamais sans doute être ne fut moins capable que celui-ci de se suffire à soi-même : son besoin de sociabilité n’a d’égal que sa maladresse à échanger quoi que ce soit. Chez ce nerveux, que l’austère bataille de l’Argent a durci, réduit à quelques traits essentiels tout ensemble féroces et frivoles – tel enfin que l’a vu le petit œil de Forain – l’antique courtoisie, dont les mille rites de la politesse épousaient si étroitement toutes les nuances, n’est plus que le besoin sommaire, impérieux, de la présence et comme du contact physique.
Le prochain, pour lui, c’est ce bonhomme quelconque, rencontré hier, qu’il installe aujourd’hui dans sa voiture avec le prodigieux espoir de partager sa vie, comme ça, une heure ou deux, le long des routes vertigineuses. Et il recommencera vingt fois, cent fois, mille fois, se prêtant lui-même à l’expérience autant qu’il faudra, au bar, au dancing, à l’auberge, partout enfin où l’on est sûr de trouver, après la lutte harassante, la chaleur et la sécurité du troupeau. Étranges créatures! Je les ai vues tout l’été, trois longs mois d’un été provençal, sur les plages balayées d’un vent éternel, serrées les unes contre les autres, bras et jambes emmêlés, pareilles à quelque frai jeté au rivage par la vaine pulvérisation de la mer.
Hélas! une fourmi, au seul attouchement des antennes, communie avec sa race, tandis qu’une loi cruelle impose à l’insecte géant le procédé compliqué du langage… Communier réellement par le langage, cela suppose tant de loisirs! Et d’abord une espèce de vie intérieure, ou du moins une certaine capitalisation du rêve – de ce rêve que l’usage du joujou mécanique absorbe à mesure, transforme aussitôt en activité. Mais l’homme moderne n’en désire pas moins obscurément ces échanges auxquels une société policée, en raison même des disciplines qu’elle impose, donne leur véritable prix.
Alors, il a trouvé ce biais du Naturisme. Chers naturistes! Comme ils simplifient les choses! On a vu autrefois des maniaques, prisonniers de conventions surannées, gâcher le plus clair de leur temps à se découvrir les uns les autres ou – besogne plus extravagante! – qui travaillaient à se connaître eux-mêmes, selon le précepte d’un fou grec. Que diable peut avoir encore à apprendre de soi, pourtant, un garçon qui s’est vu tout nu dans un glace à trois faces? Et que voulez-vous demander de plus, en fait de fraternité, aux amateurs d’héliothérapie, après trois semaines d’exposition commune et conjointe?
Solitude de l’homme moderne. Quiconque reste insensible à cette tristesse presque indéfinissable, peut-être plus physique que morale – ce goût de suie que nous prenons volontiers pour l’odeur des villes mais qui gagne peu à peu, mystérieusement, de colline en colline, jusqu’à nos plus secrets hameaux, doit se résigner à ne rien comprendre à son temps, c’est-à-dire à passer tour à tour d’un optimisme imbécile au pessimisme le plus noir, à la manière de ces misérables que la catastrophe prochaine ira chercher dans les caves où nous les entendrons de nouveau siffler et grincer entre eux comme des rats. Pourquoi fermer les yeux à certaines évidences? Les reconnaître devrait être la première démarche d’une intelligence encore libre; sinon, qu’elle capitule, qu’elle se rende! Le désaccord chaque jour plus profond des institutions et des mœurs laisse l’individu en dehors et comme en marge d’une société qu’il qualifie naïvement de moderne, dans l’impuissance où il est de la définir autrement.
Société en tant de points si pareille à ce qui l’a précédé qu’un homme du treizième siècle, ressuscité par miracle, y trouverait presque intact le cadre de l’ancienne chrétienté. Drôle d’idée, tout de même, d’installer votre fourmilière dans une cathédrale! Étrange, étrange idée de faire servir aux disciplines impitoyables de la Cité moderne, selon M. Ford, des formes sociales aussi hardies, aussi complexes, aussi mal adaptées au rythme élémentaire du déterminisme économique, et pour tout dire enfin, imaginées par deux espèces d’hommes auxquels vous portez le plus de mépris : le Politique et le Théologien… À quoi riment aujourd’hui, par exemple, les distinctions scolastiques entre l’activité de simples fonctionnaires et l’exercice de prétendus sacerdoces sociaux. Qui vous empêche de rattacher la Magistrature à la Police? D’où vous vient cette pudeur cocasse? Qu’entendez-vous par respect de la Loi? Il n’est pas de respect sans amour, et vos lois découronnées ne sont plus que des règlements, d’ailleurs provisoires. Les aimer serait à peine moins bête que de baiser pieusement la signature du percepteur. Non! l’homme moderne est seul, bien seul, à travers le gigantesque arsenal désert où continue de tourner, du matin au soir, silencieusement, vainement, l’ombre immense de la Croix.
Briser cette solitude, ou périr.
Georges Bernanos, « Sous les yeux d’une nouvelle génération sacrifiée », Le Figaro, 13 novembre 1931.

