La politesse, première vertu?
Par Admin, jeudi 20 juillet 2006 à 12:19 - La courtoisie - #100 - rss
La courtoisie est proche de la politesse mais, selon Comte-Sponville, la politesse est-elle une vertu et la courtoisie en est-elle une?
Première vertu ?
La politesse est la première vertu, et l'origine peut-être de toutes. C'est aussi la plus pauvre, la plus superficielle, la plus discutable : est-ce seulement une vertu? Petite vertu, en tout cas, comme on dit des dames du même nom. La politesse se moque de la morale, et la morale de la politesse. Un nazi poli, qu'est-ce que cela change au nazisme? Qu'est-ce que cela change à l'horreur? Rien, bien sûr, et la politesse est bien caractérisée par ce rien. Vertu de pure forme, vertu d'étiquette, vertu d'apparat! L'apparence, donc, d'une vertu, et l'apparence seulement.
Si la politesse est une valeur, ce qu'on ne peut nier, c'est une valeur ambiguë, en elle-même insuffisante - elle peut recouvrir le meilleur comme le pire - et à ce titre presque suspecte. Ce travail sur la forme doit cacher quelque chose, mais quoi? C'est un artifice, et l'on se méfie des artifices. C'est une parure, et l'on se méfie des parures. Diderot évoque quelque part la «politesse insultante» des grands, et il faudrait évoquer aussi celle, obséquieuse ou servile, de bien des petits. On préférerait le mépris sans phrases et l'obéissance sans manières…
Pourquoi première? Je parle selon l'ordre du temps, et pour l’individu. Le nouveau-né n'a pas de morale, ni ne peut en avoir. Et pas davantage le nourrisson ni, pendant longtemps, le petit enfant. Ce que celui-ci découvre, en revanche, et très tôt, c'est l'interdit. « Ne fais pas ça : c'est sale, c'est mal, c'est laid, c'est méchant... » Ou bien: «C'est dangereux» et il fera vite la différence entre ce qui est mal (la faute) et ce qui fait mal (le danger). La faute est le mal proprement humain, le mal qui ne fait pas mal (du moins à celui qui 1’accomplit), le mal sans danger immédiat ou intrinsèque. Mais alors, pourquoi se l'interdire? parce que c'est comme ça, parce que c'est sale laid, méchant... Le fait précède le droit pour l'enfant, ou plutôt le droit n'est qu'un fait comme un autre. Il y a ce qui est permis et ce qui est interdit, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Bien? mal? La règle suffit, qui précède le jugement et le fonde. Mais la règle est alors sans fondement autre que de convention, sans justification autre que l'usage et le respect des usages : règle de fait, règle de pure forme, règle de politesse!
On ne saurait, dit Kant, déduire ce qu'on doit faire de ce qui se fait. C'est pourtant ce à quoi l'enfant est obligé, durant ses premières années, et par quoi seul il devient humain. «L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation, reconnaît d'ailleurs Kant, il n'est que ce que l'éducation fait de lui », et c'est la discipline d'abord qui «transforme l'animalité en humanité ». On ne saurait mieux dire. L'usage est antérieur à la valeur, l'obéissance, au respect, et l'imitation, au devoir. La politesse donc (« cela ne se fait pas») est antérieure à la morale (« cela ne doit pas se faire »), laquelle ne se constituera que peu à peu, comme une politesse intériorisée, libérée d'apparences et d'intérêts, et tout entière concentrée dans l'intention (dont la politesse n'a que faire). Mais comment émergerait-elle, cette morale, si la politesse n'était donnée d'abord? Les bonnes manières précèdent les bonnes actions, et y mènent. La morale est comme une politesse de l'âme, un savoir-vivre de soi à soi (même s'il y est question surtout de l'autre), une étiquette de la vie intérieure, un code de nos devoirs, un cérémonial de l'essentiel. Inversement, la politesse est comme une morale du corps, une éthique du comportement, un code de la vie sociale, un cérémonial de l'inessentiel. « Monnaie de papier », dit Kant, mais qui vaut mieux que rien et qu'il serait aussi fou de supprimer que de prendre pour de l'or véritable; «petite monnaie », dit-il aussi, qui n'est qu'apparence de vertu, mais qui la rend aimable. Et quel enfant deviendrait vertueux, sans cette apparence et sans cette amabilité?
La morale commence donc au plus bas - par la politesse -, et il faut bien qu'elle commence. Aucune vertu n'est naturelle : il faut donc devenir vertueux. Mais comment, si on ne l'est déjà? « Les choses qu'il faut avoir apprises pour les faire, expliquait Aristote, c'est en les faisant que nous les apprenons. » Comment les faire, pourtant, sans les avoir apprises? Il y a un cercle ici, dont on ne peut sortir que par l'a priori ou par la politesse. Mais l'a priori n'est pas à notre portée; la politesse, si. « C'est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, continuait Aristote, en pratiquant les actions modérées que nous devenons modérés, et en pratiquant les actions courageuses que nous devenons courageux.» Mais comment agir justement sans être juste ? Avec modération, sans être modéré? Avec courage, sans être courageux ? Et comment dès lors le devenir? Par l'habitude, semble répondre Aristote, mais la réponse est évidemment insuffisante : l'habitude suppose l'existence antécédente de ce à quoi on s'habitue et ne saurait donc l'expliquer. Kant nous éclaire davantage, qui expliquera ces premiers simulacres de vertu par la discipline, c'est-à-dire par une contrainte externe : ce que l'enfant, faute d'instinct, ne peut faire par lui-même, « il faut que d'autres le fassent pour lui », et c'est ainsi qu' « une génération éduque l'autre ». Sans doute.
Or, qu'est-ce que cette discipline, dans la famille, sinon d'abord le respect des usages et des bonnes manières? Discipline normative plutôt que contraignante, et visant moins à l'ordre qu'à une certaine sociabilité aimable - discipline, non de police, mais de politesse. C'est par elle que, mimant les manières de la vertu, nous avons une chance peut-être de devenir vertueux. «La politesse, observait La Bruyère, n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au-dehors comme il devrait être intérieurement. » Ce pourquoi elle est insuffisante chez l'adulte, et nécessaire chez l'enfant. Ce n'est qu'un commencement, mais c'en est un.
Dire «s'il te plaît» ou « pardon », c'est faire semblant de respecter; dire «merci », c'est faire semblant d'être reconnaissant. C'est où commencent et le respect et la reconnaissance. Comme la nature imite l'art, la morale imite la politesse, qui l'imite. « C'est peine perdue que de parler de devoir aux enfants », reconnaissait Kant, et il avait évidemment raison. Mais qui renoncerait pour cela à leur enseigner la politesse? Et qu'aurions-nous appris, sans elle, de nos devoirs? Si nous pouvons devenir moraux - et il le faut bien pour que la morale, et même l'immoralité, soient simplement possibles -, ce n'est donc pas par vertu mais par éducation, non pour le bien mais pour la forme, non par morale mais par politesse - par respect, non des valeurs, mais des usages!
La morale est d'abord un artifice, puis un artefact__. C'est en imitant la vertu qu'on devient vertueux: «Par le fait que les hommes jouent ces rôles, écrit Kant, les vertus dont, pendant longtemps, ils ne prennent que l’apparence concertée, s’éveillent peu à peu et passent dans leur manière. » La politesse est antérieure à la morale , et la permet. « Parade », dit Kant mais moralisatrice…
Essentielle pendant l'enfance, inessentielle dans l'âge adulte. Quoi de pire qu'un enfant mal élevé, si ce n'est un adulte méchant? Or, nous ne sommes plus des enfants. Nous savons aimer, juger, vouloir... Capables de vertu, donc, capables d'amour, dont la politesse ne saurait tenir lieu. Un rustre généreux vaudra toujours mieux qu'un égoïste poli. Un honnête homme incivil, qu'une fripouille raffinée. La politesse n'est qu'une gymnastique de l'expression, disait Alain ; c'est dire assez qu'elle est du corps, et c'est bien sûr le cœur ou l'âme qui importent.
Même, il y a des gens chez qui la politesse dérange, par une perfection qui inquiète. «Trop poli pour être honnête », dit-on alors, car l'honnêteté impose parfois de déplaire, de choquer, de heurter. Même honnêtes, d'ailleurs, beaucoup resteront toute leur vie comme prisonniers des bonnes manières, ne se montrant plus aux autres qu'à travers la vitre - jamais totalement transparente - de la politesse, comme ayant confondu une fois pour toutes la vérité et la bienséance. Dans le style BCBG, comme on dit maintenant, il y a beaucoup de cela. La politesse, à la prendre trop au sérieux, est le contraire de l'authenticité. Ceux-là, bon chic bon genre, sont comme de grands enfants trop sages, prisonniers des règles, dupes des usages et des convenances.
L'adolescence leur a manqué, par quoi l'on devient homme ou femme - l'adolescence qui renvoie la politesse au dérisoire qui est le sien, l'adolescence qui n'a que faire des usages, l'adolescence qui n'aime que l'amour, la vérité et la vertu, la belle, la merveilleuse, l'incivile adolescence! Adultes, ils seront plus indulgents, et plus sages. Mais enfin, s'il faut absolument choisir, et immaturité pour immaturité, mieux vaut, moralement parlant, un adolescent prolongé qu'un enfant trop obéissant pour grandir : mieux vaut être trop honnête pour être poli que trop poli pour être honnête!
Le savoir-vivre n'est pas la vie; la politesse n'est pas la morale. Mais ce n'est pas rien pourtant. La politesse est une petite chose, qui en prépare de grandes. C'est un rituel, mais sans Dieu; un cérémonial, mais sans culte.; une étiquette, mais sans monarque. Forme vide, qui ne vaut que par ce vide même. Une politesse pleine d'elle-même, une politesse qui se prend au sérieux, une politesse qui se croit, c'est une politesse dupe de ses manières et qui manque par là aux règles mêmes qu'elle prescrit. La politesse ne suffit pas, et il est impoli d'être suffisant.
La politesse n'est pas une vertu mais une qualité, et une qualité seulement formelle. Prise en elle-même, elle est secondaire, dérisoire, presque insignifiante : à côté de la vertu ou de l'intelligence, elle est comme rien, et c'est ce que la politesse, dans sa réserve exquise, doit aussi savoir exprimer. Que les êtres intelligents et vertueux n'en soient pas dispensés, c'est pourtant assez clair. L'amour même ne saurait se passer totalement de formes. C'est ce que les enfants doivent apprendre de leurs parents, de ces parents qui les aiment tant - quoique trop, quoique mal -, et qui ne cessent pourtant de les reprendre, non sur le fond (qui oserait dire à son enfant: « Tu ne m'aimes pas assez» ?), mais sur la forme. Les philosophes discuteront pour savoir si la forme première, en vérité, n'est pas le tout, et si ce qui distingue la morale de la politesse est autre chose qu'une illusion. Il se pourrait que tout ne soit qu'usage et respect de l'usage - que tout ne soit que politesse. Je n'en crois rien pourtant. L'amour résiste, et la douceur, et la compassion. La politesse n'est pas tout, et elle n'est presque rien. Mais l'homme, aussi, est presque un animal.
André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, PUF, Coll Points, 1995.
Extraits du texte qui essaient de rendre l’essentiel du raisonnement/développement de l’auteur. Il est conseillé de lire le chapitre entier consacré la politesse...

