La tradition juive et chrétienne est bien loin, et nul ne s'en plaindra, d'être « égalitariste » à tout crin; mais elle a l'intérêt de situer l'égalité sur le plan des valeurs, en l'occurrence religieuses; celles-ci sont englobées plus tard, à partir de 1789, dans un processus de laïcisation. Par la suite, au XIXe siècle, avec le kantisme de la IIIe République et des écoles normales d'instituteurs, on aura affaire à des valeurs simplement transcendantes, mais qui ne seront plus religieuses au sens technique de cet adjectif : elles affirmeront l'éminente dignité de l'homme, et particulièrement de l'individu, sans exception de race, de religion ou de classe sociale (Jacques Ozouf, Nous les maîtres d'école, 1967, chapitre 7).

Origine partiellement judéo-chrétienne et longue durée incontestable d'une transcendance des valeurs. Égalité de principe, qu'il ne faut pas confondre avec un égalitarisme totalement niveleur et raboteur. Cette idéologie est complexe, elle sera ensuite divisée contre elle-même, entre les curés et les maîtres d'école; elle va se heurter pendant les XIXe et XXe siècles à de nouvelles prises de position. L’égalitarisme issu de la complexe évolution qui va du XIIIe siècle aux Lumières avait finalement triomphé, au moins sur le plan politique, de ce qui subsistait encore jusqu'en 1788 des idéologies et structures trifonctionnelles; mais cet égalitarisme typique de 1789-99, à son tour, depuis le XIXe siècle et jusqu'à nos jours, va se heurter aux nouvelles idéologies d'origine scientifique ou pseudo-scientifique; elles donneront désormais leur avis en matière d'inégalité. Ici, bien sûr, nous retrouvons certaines polémiques de l'été 1979; celles-ci, je le répète, ne sont pas innovatrices; elles sont simplement révélatrices, à la manière du tournesol en chimie. Toute actualité plus ou moins contestable étant mise de côté, revenons pour un instant aux combats culturels du siècle dernier.

Le darwinisme, interprété tout de guingois, puis une génétique pervertie furent à l'origine des théories racistes qui distingueraient entre les races supérieures d'une part et d'autre part les «sous-hommes », ou Untermenschen. Paradoxe : ces conceptions, intellectuellement nulles et moralement néfastes, incluaient parmi les pseudo-«sous-hommes» les communautés juives d'Europe centrale qui allaient être vouées de ce fait à la destruction. Or celles-ci constituaient l'un des plus remarquables réservoirs de talents qui fussent à la disposition de l'humanité. Aujourd'hui, bien sûr, les nouveaux théoriciens de l'inégalité refusent totalement l'antisémitisme, malgré certaines inadvertances de langage parfois fâcheuses (voir un bizarre portrait qui «représente » Edgar Morin dans un livre récent intitulé Vu de droite –1- ). Face à l'adjectif double «judéo-chrétien», l'hostilité de principe de nos nouveaux « théoriciens» va au second terme, pas au premier. Cependant ces publicistes récusent les valeurs traditionnelles, au profit de ce qu'ils considèrent comme un état de fait : ils tendent à classer les hommes en vertu d'une hiérarchie génétique. Bien qu'ils soient généralement, mais pas toujours, extrêmement prudents dans leurs discours, leurs publications pourraient bien être porteuses d'un nouvel obscurantisme antidémocratique.

Emmanuel Le Roy Ladurie est professeur honoraire au Collège de France, membre de l’Institut.

1-Alain de Benoist, Vu de droite, Copernic, p. 479 (le «rictus lippu» d'Edgar Morin).