« Bistrot Henri IV - 17 h 00 – Comme d’habitude, il y a foule pour le “café de philosophie ». Chacun s’installe, au hasard ou presque, dans ses affinités électives. On se dit bonjour, on s’interpelle, on se sourit, on bavarde. Bruits de verres, de percolateur, de mots, j’éprouve une joie mélancolique dans ce pêle-mêle de bruits, de besoins, de désirs, de soif de vie ; je suis seul… »

On cherche dans la solitude un échappatoire à une société qui est, quoiqu’on en dise en matière d’individualisme, de plus en plus collectiviste augmentant chaque jour un peu plus la pression sur les individus. Pour s’en sortir, on tente le repli sur soi pour y trouver quelque chose de soi, une sorte d’authenticité, une conscience. D’un autre côté, la société qui clame l’individualisme haut et fort va jusqu’au bout de cette logique : l’individualisme porté à son terme, l’individualisation, c’est l’isolement total comme celui qui touche aujourd’hui des millions d’individus notamment les personnes âgées. Paradoxe donc de la solitude ; aussi faut-il distinguer la solitude voulue (pour faire le point, se reposer, prendre conscience de soi.....). de la solitude imposée.

Et la solitude de l'isolement. Se sentir isolé, c'est se sentir à l'écart, coupé des autres. C'est le drame pathétique de l'isolement que vit la conscience qui, plongée dans la souffrance, voudrait pouvoir se confier et communiquer avec les autres. Le sentiment d'isolement est un vécu malheureux de la solitude. C'est en réalité une illusion, car rien n'est isolé de quoi que ce soit, nous sommes inséparables du monde qui nous entoure et des autres. Nous vivons en relation constante avec autrui et par là, le sentiment d'isolement n'est fondé sur rien.

Sa racine est ailleurs, dans l'impossibilité de dire ce que l'on a sur le coeur à quelqu'un, de parler, de pouvoir se confier à un être suffisamment proche. Mais le monde postmoderne favorise surtout des relations de simple proximité dans des activités, de copains ou de camarades, ce qui est très superficiel. De plus quand il y a collectivité, groupe de copains, il n'y a aucune intimité. Toutes les conditions sont donc là pour laisser subsister le sentiment d'isolement ; car celui qui souffre aimerait parler avec quelqu'un, avec un ami, et pas seulement être noyé dans les "autres", ce qui n'apporte pas de vrai réconfort.

La solitude en elle-même n'a pas cette valeur négative, elle est la condition de toute conscience à l'égard d'elle-même. Qu'on l'accepte ou non, c'est un fait que personne ne peut penser, comprendre, vivre, vouloir à ma place, je suis seul avec moi-même pour ce qui est du sens existentiel que ma vie peut prendre. Chacun est une solitude, chacun est aussi différent des autres, de même que chacun ne s'intéresse d'abord qu'à lui-même. Il est possible de remédier au sentiment d'isolement, mais cela n'a aucun sens de prétendre supprimer la solitude, car elle est la réalité même de la vie individuelle. On a beau "être avec" les autres et vouloir s'étourdir, se perdre dans les autres, on n'en reste pas moins seul par rapport à soi-même. C'est pourquoi c'est justement au milieu des autres, dans le bruit et la confusion de la fête que l'on sent le plus cruellement qu'en réalité on est seul. Être-avec, ce n'est pas être-ensemble. Pour être-ensemble, il faut qu'il y ait une proximité du coeur, une intimité, une ouverture à l'autre dans une authentique disponibilité.

La solitude est une manière de se croire retiré du commerce des hommes mais ce n'est qu'un manière d'"être avec autrui comme absent" de Waelhens. Il est très difficile d'imaginer une conscience solitaire tant l'homme est nécessairement un noeud de relations, "les relations comptent seules pour l'homme" Saint- Exupéry. Si « toute conscience est conscience de quelque chose » le monde est nécessaire à la conscience. La solitude est donc plein de racines de souvenirs (relations, lectures, de significations humaines que ma mémoire me présente). La solitude n'apparaît que parce qu'autrui est présenté comme absent par mon imagination.

« 19 h 00. Le silence a recouvert toute cette animation, ces vivants. Quelque chose s’est passé, s’est crée sans qu’on le sache, chaque solitude présente a donné de la densité, de la consistance. Pour Etre-ensemble ne serait-ce qu’un peu, qu’une fois, pour se retrouver vraiment seul. »

Didier Martz