L’escargot faisait sa sieste, tranquillement, comme tous les après-midis. Un petit soleil traversait sa coquille et lui réchauffait l’estomac. Il avait recroquevillé ses yeux globuleux et se sentait heureux dans la quiétude de son foyer. Il rêvassait ; il allait s’endormir complètement quand on lui saisit le pied « Aille, ça fait mal » en essayant de le tirer hors de sa coquille « Oh ! mais qui se permet ? Je suis chez moi, ici ! » La pince s’activa de plus belle et lui entama la chaire. Là c’était trop ! L’escargot se déplia d’un coup pour se dégager et sortit ses yeux. Il vit une drôle de bête. Ca ressemblait à un crabe : des pattes, des pinces, des yeux, des antennes, mais sans maison ! Sa plus grande pince était encore fermement fixée sur le pied de l’escargot.

E-Tu ne pourrais pas enlever ta sale patte, répugnante créature? Qui te permet de franchir le seuil de ma maison pour t’installer chez moi ?

BL- Chez toi ? Tu me fais rire ! Rien n’est à personne ici-bas. Jean-Jacques l’a bien dit « La propriété, c’est le vol »

E- Permettez-moi de protester, ignorant : Rousseau n’a jamais dit ça! C’est Proudhon qui a lancé cette formule. Et enlevez votre pince d’ici, grossier personnage, je vais avoir une entaille, à la fin. Qu’est-ce que vous me voulez ?

BL- C’est que … je cherche un logement.

E-Et alors, vous voyez bien que c’est occupé. Vous croyez peut-être que j’ai trop de la place ?



BL- C’est à dire que … je croyais qu’il n’y avait personne.

E- Ah je vois ! Monsieur attend que les gens aient le dos tourné pour voler et pourquoi pas, s’installer aux frais de la princesse. Vous êtes un de ces maudits squatters qu’on ne peut plus déloger ensuite, c’est ça ?

BL- Il faut bien que tout le monde vive, non ? Je n’ai pas de maison, moi. Je suis né comme ça, sans coquille, sans carapace pour me protéger. Je suis fragile ; mon ventre, surtout.

E-Parce que vous croyez que chacun n’a pas ses petits soucis ? Moi, je suis né avec une minuscule coquille de rien du tout. Mais je me suis bâti mon refuge petit à petit, à force d’efforts et de travail. Vous n’avez qu’à en faire autant.

BL- Facile à dire ! Je ne peux pas : on ne m’en a pas donné les moyens. De toute façon, même si je pouvais, ça ne m’intéresse pas.

E- Avoir un logis ne vous intéresse pas ?

BL- Non, ça ne m’intéresse pas. Vous avez vu votre « palais » ? Il est moche, lourd, encombrant !

E- Peut-être mais moche, lourd et encombrant, vous le vouliez, non ?

BL- Oh ! Juste pour l’occuper un moment. Je ne supporterais pas d’être toujours attaché au même logement : j’aime déménager. Changer de domicile, c’est oublier l’ancien et tout ce qui s’y rattache; c’est s’adapter, faire preuve d’invention, changer d’horizon. Ne pas s’enfermer dans des habitudes, renouveler son environnement et se renouveler. Etre mobile.

E-Je vois ! « Du passé faisons table rase »? Pas besoin de mémoire, pas de souvenir, vivons dans l’instant présent, profitons. Sur le dos des autres, de préférence! Je reconnais la chanson : mondialisation ! Eh bien, allez voir ailleurs, ouste ! Otez-vous de ma vue, vilain personnage !

Une brise s’était levée ; la mer clapotait à quelques pas ; le sable était encore tiède. Le bernard l’ermite pensa qu’il fallait qu’il se presse de trouver un abri avant la tombée de la nuit. Allait-il dévorer ce gastéropode irascible ? Ce serait le moyen le plus rapide pour récupérer une coquille … vide ! Il sourit.

BL- Et si je payais un loyer, vous me feriez une place ?

L’escargot haussa les épaules en levant les yeux au ciel :

E- Vous croyez que je vous accepterais juste pour un peu d’argent ? Jamais je ne ferais entrer chez moi quelqu’un que je ne connais pas. J’aime trop mon indépendance, mon intimité. C’est tellement petit que nous serions l’un sur l’autre.

Le bernard l’ermite eut un sourire enjôleur :

BL- Eh ! Ca ne serait peut-être pas pour vous déplaire ?

E- Vous dites n’importe quoi. Vous savez que sur ce sujet, je n’ai besoin de personne. Je me suffis à moi-même.

BL- Tant pis pour vous : vous ne savez pas ce que vous ratez. Vous êtes libre de pratiquer la sexualité que vous voulez si vous ne vous mêlez pas de la mienne, c’est mon point de vue! Euh … Sans payer de loyer, je pourrais partager les impôts locaux ?

E- Vous êtes obsédé par l’argent ! Savez-vous que tout ne s’achète pas? De tout façon, je ne paie pas d’impôt puisque je suis nomade. Ce n’est pas parce que je transporte ma maison sur le dos que je reste toujours au même endroit. Même si je suis lent, je me déplace. Evidemment, pas à la vitesse du TGV mais j’avance. Vous voulez faire la course ?

BL- Inutile. Je connais l’histoire du lièvre et de la tortue. Je ne folâtrerais pas en chemin, moi, mais je sais que, sans protection pour mon ventre mou, je n’irai pas très loin. J’irai plus vite que vous sur une courte distance mais vous allez me battre sur la longueur, c’est sûr.

E- On ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas ? Il suffit de s’adapter à sa situation. Avoir une maison sur le dos n’a pas que des inconvénients, je vous assure. J’aime mon confort ; j’ai tout ce qu’il me faut à n’importe quel moment ; je suis entièrement autonome. Je n’ai besoin de personne.

BL- Et vous en êtes fier? Bonjour la solidarité! Moi, je me fais des compagnons qui me protègent et en retour, je les transporte. J’aime leur compagnie et nous formons un groupe, une communauté d’intérêts et d’idées. Nous nous soutenons et nous nous entraidons.

E- Oui mais vous dépendez de vos amis, alors ? Donc vous n’êtes pas libre. Moi, je vais où je veux, quand je veux. A mon train de sénateur, disent les mauvaises langues qui aiment bien me calomnier. Mais la sagesse populaire dit aussi " Qui veut Voyager loin ménage sa monture"

BL- Exact. C’est le plus rapide qui l’emporte. Vous voulez une démonstration ?

L’escargot se rétracta un peu : le ton du pagure n’augurait rien de bon. Glissant sur son lit de mucus, sans aucun mouvement visible, il essaya de s’éloigner de son interlocuteur. Mais en deux temps trois mouvements, le bernard l’ermite attaqua et remporta une bataille acharnée : il savait où frapper sans endommager la coquille. Il s’installa sans complexe dans un logis qui devint le sien pour un certain temps…

Lucette Turbet