Les Français seraient de moins en moins croyants selon un sondage CSA réalisé pour Le Monde et La Vie. Interrogés sur leur appartenance religieuse, 62 % se déclarent catholiques (67% en 94 ), 6 % musulmans ( 2 % en 94 ) , 2 % protestants ( idem en 94 ) , 1 % juifs ( idem ). Les orthodoxes et les bouddhistes ne sont pas assez nombreux pour être comptabilisés. 2 % déclarent une autre religion et 1 % ne se prononcent pas. Les 26 % restants se revendiquent sans religion.

Que faut-il entendre par avoir ou non une religion ? Qu’est-ce qu’une religion ?

Le grand Larousse donne : 1 – Ensemble déterminé de croyances et de dogmes définissant le rapport de l’homme avec le sacré ; 2 – Ensemble de pratiques et de rites spécifiques propres à chacune de ces croyances ; 3 – Adhésion à une doctrine religieuse, foi. Vaste définition, donc, qui concerne chaque individu en son âme et conscience mais aussi des structures collectives publiques qui lui sont extérieures. Le catholicisme, une des trois grandes religions monothéistes avec l’islam et le judaïsme structurées autour d’un Livre, a imprégné et conduit le mode de vie des Français depuis 2000 ans. Faut-il rappeler les grands événements de la vie - naissance, mariage, mort – encadrés par les cérémonies religieuses et consignés dans les registres tenus par les prêtres?

Au cours de l’histoire, le gouvernement politique s’est dégagé de l’emprise de l’Eglise catholique pour concevoir une société fondée sur la séparation Eglise – Etat : le religieux (rites, pratiques, croyances ) est affaire de conscience personnelle et le laïque ( politique, administration, justice, enseignement ) permet de vivre ensemble sur des principes acceptés par tous. Faut-il rappeler le roi de droit divin jusqu’à la Révolution? C’est la IIIe République qui crée le principe de laïcité (1), défini comme l’indépendance de la vie civile par rapport aux institutions religieuses, notamment avec les lois scolaires de Jules Ferry (1881-1882). Mais la notion de laïcité n’est pas clairement fixée et la participation de l’Etat au fonctionnement des établissements confessionnels ( loi Barangé, 1951 ; loi Debré, 1959 ; loi Guermeur, 1980) réactive les luttes entre les deux camps. L’article 1er de la Constitution Française de 1958 affirme : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances » (2).

La sociologue des religions, Danièle Hervieu-Léger, constate elle aussi que : « La société française est désormais largement sécularisée» (3), et que « le terreau social et culturel qui servait de référence à tous les Français, même quand ils ne mettaient jamais les pieds à l’église et qui imprégnait la manière de concevoir l’Etat, l’école, l’autorité, la famille » (4) n’existe plus. Alors, chacun se « bricole » son système de croyances : « On personnalise de plus en plus sa religion. D’une religion à l’autre, il y a aussi beaucoup de tolérance sur le mode du « chacun son truc » (4).

Seuls 7 % des jeunes catholiques vont à la messe. Chez les moins de trente ans, les musulmans et les juifs sont à peine plus nombreux à fréquenter mosquées et synagogues. Message dépassé, image racornie ? Dieu est-il périmé ? Pas si sûr. Car si les institutions religieuses ne font pas le plein, la spiritualité résiste. Les Eglises n’ont plus le monopole des valeurs. Et si les jeunes rejettent interdits et dogmatisme, ils sont toujours en quête de spiritualité qui donne du sens au monde, à leur vie. Comment l’homme privé de dieu va-t-il trouver du sens (5) ?

Y a-t-il du sens à trouver dans la laïcité ?

Car on ne prie pas la laïcité puisqu’elle est l’émancipation des individus à l’égard des traditions en particulier religieuses par divers moyens dont font partie les droits de l’homme, la naissance de la science et du droit moderne. S’émanciper, c’est pouvoir choisir son partenaire de vie et son travail, deux facteurs importants de transformation de la société que chacune des religions accepte à des degrés divers. La République laïque interfère ainsi dans la sphère des pratiques religieuses et vice-versa.

Mais si la laïcité n’est pas la fin du sacré, la cohabitation est difficile comme le montre « l’affaire » du foulard islamique à l’école. Va-t-on vers un nouvel affrontement des deux camps comme dans les années cinquante ? D Hervieu-Léger propose plutôt « un rapprochement de coopération entre les religions séculaires et la république laïque, de façon à proposer d’autres références éthiques, à préserver une mémoire historique et à reconstruire un lien social déliquescent » (6) Encore faut-il des partenaires décidés à sauver un « vivre ensemble » collectif sans s’écraser mutuellement, sans esprit d’hégémonie, tout en assurant les libertés individuelles, fondements de la constitution …

Lucette Turbet

1 - Trois dates importantes : 8 avril 1802: concordat en France ; 29 mars 1880: Jules Ferry expulse les religieux de l'enseignement ; 9 décembre 1905: séparation des Églises et de l'État.

La loi de séparation met fin au concordat napoléonien de 1801 qui régissait les rapports entre le gouvernement français et l'Église catholique. Inventant la laïcité à la française, elle proclame la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes.

Article 1er: «la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes...».

Article 2: «La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte...»

2 - Constitution de la Ve République du 4 octobre 1958, texte consolidé en octobre 2000.

3 - Sécularisation = Passage de certaines valeurs du domaine du sacré dans le domaine du profane.

4 – Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, avril 2003.

5 – André Glucksmann, La troisième mort de Dieu, Nil Editions, 2000.

6 – Sandra Friedrich sur www.nuitblanche.com .