Le vent immobile

Dans certaines régions éloignées des capitales, il arrive parfois que les hommes éprouvent le besoin cruel de regarder plus loin que leur vie, très au-delà des images injectées par tous les écrans de l’état. Il arrive même qu’ils voient plus loin que la peau des femmes, et qu’elles veulent ouvrir toutes grandes les fenêtres de leurs désirs. Mais les guetteurs d’étincelles, les durs gardiens de l’ordre, ont tôt fait de capter ces dangereux signes d’instabilité, et, dans l’instant, ils convoquent les cruels chasseurs d’horizon… Très vite, tout rentre dans le rang, dans les passages cloutés d’une vie efficace et cernée, dans les limites autorisées par les lois qui rassurent. Autrefois les vents forts vivaient sans crainte, et riche d'énergies mouvantes, le ciel donnait aux hommes le sens de la vraie vie. Autrefois, c'était il y a longtemps. C'était autrefois. Depuis, les étoiles ont pâli, le soleil est devenu vieil homme, et la terre trop chaude s'est craquelée. L'oxygène mental s'est raréfié. Les hommes ont cessé de respirer l'air vif de leurs pensées. Ils ont caché dans le béton le poids lourd de leurs esprits fatigués, ils ont peur de vivre, et les vents acides circulent seuls dans le désert des villes. Aveugles, les yeux des hommes sont devenus les miroirs des écrans planétaires. Ils ont perdu l'odeur du ciel, et tous les vents se plaignent. Ceux qui sont toujours des hommes n'entendent plus les plaintes de l'air, et les vents, lentement, ont tout quitté, même le ciel. Peu à peu, tout s'est arrêté, même les jeux sinistres des hommes. Surgi des sables lointains, vêtu de pur espace, et marchant dans les villes, un homme étrange aborde les rares passants. Il raconte la légende du vent qui ne bougeait plus. Il dit qu'il suffirait d'un regard, d'un seul regard, pour ranimer la puissance du vent immobile, là-bas, dans le grand vide éteint de l'horizon. Mais les passants se moquent de cette histoire de vents qui ne bougeaient plus. Ils le savent tous : dans la civilisation des écrans, l'air n'a jamais bougé, et ces histoires là ne sont plus que des légendes. Moi, j'attends depuis longtemps la colère du vent.