(…) Péniblement, au stade encore militant, un réseau de lieux d'art contemporain existe en France depuis une quinzaine d'années. S'il n'est pas encore capable de rivaliser budgétairement avec ses équivalents des autres pays européens, il a néanmoins permis aux jeunes artistes français de retrouver une crédibilité internationale.

Cette renaissance de l'art public éclaire tout particulièrement l'évolution de la fonction de l'art. La statuaire commémorative - l'ancien élu, le glorieux militaire, les valeurs bourgeoises et républicaines (la Justice, la République, le Commerce) qui ne laissait pas le moins du monde place au doute, a cédé la place à l'art contemporain dans ses vertus interrogatives mêmes. Le public a ainsi réintégré l'art de notre temps dans l'espace public, malgré ou à cause des questionnements et de la générosité qu'induit tout dialogue artistique intelligemment conçu.

L’art se donne, fondamentalement, cette fonction de miroir social. Les contradictions humaines sont au cœur de la production même de l’œuvre.

Spectacle pur et souci d'immédiat ici, ambition sociale et ambition d'histoire ailleurs, tout peut être à l’œuvre et le spectateur le ressent et le vit, quelle que soit sa propre recherche d'image ou sa circonspection face à ce qui innove.

Le mouvement est tel désormais que certains artistes, comme Leonel Moura au Portugal, se consacrent presque exclusivement à l'art public. Un métier d'artiste transformé au point d'évoluer vers l'architecture, l'écriture, la création d'événements culturels. Est-ce dire pour autant que l'art se serait converti à la lutte contre la « fracture sociale », certainement pas, au contraire. L’art ne pourrait au mieux que pointer les aberrations, les hiatus d'une société, comme le fait Martha Rosler, par exemple. L’art a, en revanche, toute possibilité de révéler, de désigner. Il impose sa diversité contre les monolithismes du « bon goût », la volonté de recherche contre les conservatismes, une interrogation du corpus social contre tous les conforts.

Jean-Louis Maubant*,

La fonction sociale retrouvée de la création, article dans Manière de voir n°57 Le Monde diplomatique, mai-juin 2001.

  • Directeur de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne