Bienvenue à toutes et à tous

Aujourd'hui, à la télévision, dans les médias, la neige ne tombe plus. Nous n'y connaissons désormais que des « épisodes neigeux ». Épisodes au cours desquels la neige paralyse, crée la confusion et la pagaille. D'où nous vient cette idée d'aller emprunter un mot principalement utilisé dans les séries télévisées pour qualifier un phénomène naturel comme la chute ou la tempête de neige ? Sans doute du même endroit où les boutiques s'appellent des espaces ; un service, un concept ; l'emploi et les métiers ont leur pôle ou leur plateforme.

Vous trouverez qu'il n'y a pas lieu ici de s'émouvoir. Je pense que si. Comme l'écrit Joseph Pieper, essayiste catholique, la menace de détournement de verbe demeure plus actuelle que jamais. Cessant d'être un moyen de communiquer la vérité, d'entrer plus intimement dans la réalité, d'acquérir sagesse et discernement, le langage est, dit-il, constamment détourné par ceux qui n'y voient qu'un instrument de pouvoir et j'ajoute, ceux qui ont une approche technicienne de la réalité, qui la vide de tous ses symboles et de sa magie. L'abus de langage est mauvais pour la santé mentale et il convient d'appeler les choses par leur nom.

Au contraire, si seulement la neige, qui contrarie les déplacements et enraye provisoirement l'activité mais la neige qui aussi estompe les contours, feutre les bruits et nous rappelle à l'ordre cosmique; si seulement la neige pouvait, sur le plateau du Journal Télévisé, occasionner chez les journalistes, en lieu et place d'une recherche effrénée du l'événement, de légères dérives, un détournement poétique, un provisoire oubli du sensationnel... Si seulement...

Dans Marcovaldo ou les Saisons en ville, Italo Calvino, écrivain et fabuliste italien, décrit la découverte de la ville sous la neige par Marcovaldo, le personnage central de ses nouvelles. C'était en novembre 1963.

« Ce matin-là, ce fut le silence qui le réveilla. Marcovaldo se dressa dans son lit avec le sentiment qu'il y avait dans l'air quelque chose d'étrange. Il ne comprenait pas quelle heure il pouvait bien être ; la lumière qui filtrait au travers des persiennes était différente de celle de toutes les heures du jour et de la nuit. Il ouvrit la fenêtre : la ville n'était plus là, elle avait été remplacée par une grande page blanche ... - La neige ! cria Marcovaldo à sa femme, ou plutôt voulut le crier, mais sa voix sortit étouffée de sa gorge. Comme sur les lignes et les couleurs et les perspectives, la neige était aussi tombée sur les bruits et même sur la possibilité de faire du bruit : dans cet espace capitonné, les sons ne vibraient plus. Il se rendit à pied à son travail, le neige empêchant les trams de circuler. Dans la rue, s'ouvrant lui-même un passage, il se sentit libre comme il ne l'avait jamais été. Il n'y avait plus de différence entre le trottoir et la chaussée, les véhicules ne pouvaient pas passer. Marcovaldo était maître de marcher au milieu de la rue, de piétiner les plates-bandes, de traverser hors des clous, d'avancer en zigzaguant. Les rues et les boulevards s'ouvraient interminables et déserts, telles de blanches gorges de montagne. Qui sait si la ville ensevelie sous ce manteau était toujours la même ou si on l'avait changée contre une autre durant la nuit ? » Magique, non ?

Ainsi va le monde 16 et 17 décembre 2010