AINSI VA LE MONDE n° 87 : MARIE-ANGE MAGLOIRE
Par Admin, vendredi 1 octobre 2010 à 13:04 - Le monde comme il va - #291 - rss
Haïti avant et après le tremblement de terre.... La chronique de Didier Martz sur RCF Reims Ardennes.
Bienvenue à toutes et à tous
Marie-Ange Magloire * est une grand-mère de 59 ans, réfugiée de la faim à Jérémie, ville du sud de l'île d'Haïti. Avec les six enfants de sa fille décédée, âgés de 3 à 9 ans, elle occupe un baraquement de tôle de 15 m2, sans eau ni électricité en bas de la Cité Soleil. Ce bidonville a vue sur la mer et s'étend au bord de la lumineuse mer des Caraïbes, au pied de Port au Prince, la capitale. Elle abrite sur 4 km2 quelques 300.000 personnes. Des bandes rivales, luttant pour la maîtrise du trafic de la cocaïne, y sèment la terreur. Une rigole à ciel ouvert traverse le quartier de Marie-Ange, un cloaque charriant détritus et déjections humaines, infesté de rats. Dans la pénombre de la cahute, Dieudonné, 3 ans, dort. Depuis le lever du soleil, Marie-Ange est accroupie devant le baraquement. Sa maigreur est cachée par une robe rouge, maintes fois rapiécée. Sur ses cheveux noirs, elle porte un foulard rouge, aux pieds des sandales de caoutchouc. Elle a le port d'une reine. Son regard est grave, ses gestes énergiques. Une bassine en plastique où s'entassent quelques billets de gourde (la monnaie haïtienne officielle) est posée devant elle, à même le sol.
Marie-Ange vend des gâteaux de boue. Mélangée à un peu de sel et à des déchets végétaux qui fournissent de la matière grasse, la boue forme une masse lisse. Séchée au soleil, elle devient dure.
Pour la vendre, Marie-Ange la découpe en rondelles. La boue est appréciée pour son calcium. Elle bétonne l'estomac et calme la faim. Ces rondelles sont appelées des « biscuits durs ». Pour des centaines de familles, le « gâteau » de boue constitue le principal repas de la journée. En temps normal, les 9 millions d'Haïtiens consomment 200.000 tonnes de farine et 320.000 tonnes de riz par an. Farine et riz sont pour l'essentiel importés. Avant le tremblement de terre, en 2007 et 2008, le prix de la farine a augmenté de 83 %, celui du riz de 69 %. 6 millions d'Haïtiens vivent dans l'extrême pauvreté, réduits à manger de la boue. Après le tremblement de terre, le ministre Bernard Kouchner a déclaré qu'il partageait avec les Haïtiens leur volonté de prendre en charge leurs propres affaires. Et d'ajouter que plus vite la communauté internationale s'en irait et mieux ce serait. Cela voudra dire, disait-il, que les Haïtiens ont pris leurs responsabilités. Le ministre est rentré en France, l'étincelante mer des Caraïbes, indifférente, poursuit son va et vient, la Cité du Soleil mérite toujours son nom. Marie-Ange Magloire, consciente de ses responsabilités, continue de fabriquer et vendre ses galettes de boue, pendant que Dieudonné dort dans la cahute. Enfin, je l'imagine. A moins que la terre tremblante, prise de compassion et de colère, ait décidé d'en finir une fois pour toutes de cette misère. Lasse qu'elle était la terre, « des yeux qui ne voient pas, et des cœurs qui ne sentent rien ». comme le dit une chanson cubaine. Eh bien non, même la terre a renoncé. La cité Soleil est le seul endroit où l'on a reconstruit, contre les vœux du même ministre, « à l'identique ».
Ainsi va le monde
Didier Martz 30 septembre et 1er octobre 2010
- L'histoire de Marie-Ange Magloire est rapportée par Jean Ziegler dans son livre « La haine de l'occident ». Jean Ziegler a été rapporteur spécial des nations unies pour le droit à l'alimentation de 2001 à 2008. Il est aujourd'hui membre du comité consultatif du conseil des droits de l'homme de l'ONU et Professeur émérite à l'Université de Genève.

