N'avez-vous jamais été surpris et étonné par cette plante qui pousse au milieu d'une paroi de béton défiant toutes les lois de la botanique ? De cette autre qui grandit, moqueuse, au beau milieu de l'autoroute ? Ou encore jouant des coudes pour se frayer un chemin entre deux pavés. Réjoui, on se dira que la nature reprend ses droits... une bien maigre consolation écologique ; maussade, on l'arrachera violemment comme agent provocateur de la modernité bétonnée.

Au détour d'une déclaration d'Emmanuel Macron, j'ai appris que cette plante s'appelait une saxifrage, passe-pierre ou perce-pierre, le mot étant formé sur le latin saxifraga, composé de saxum, le rocher et de frangere, briser. Le candidat à la présidentielle, usant de la métaphore, voulait dire par là, je pense, qu'il perçait ou casser les pierres, celle des systèmes, et qu'il peut pousser même sur des murs nus et lisses pour y imprimer une marque nouvelle. Compte tenu de son parcours dans les champs financiers, on peut penser qu'il s'agit d'un mur d'argent. Neuf, nouveau, jeune, à l'instar de la saxifrage, il pousse hors sol, sans racines, l'enracinement étant synonyme d'enfermement, d'ancrage, de conservatisme. Dans l'air du jeunisme ambiant, la jeunesse lui donne ipso facto et comme par magie, le label de la nouveauté et de l'innovation. On pardonnera à la jeunesse cette ambition ou prétention... on lui pardonnera même sa vieillesse prématurée !!!!

Emmanuel Macron n'est pas seul dans cette ambiance de rupture. Chacun est hors système ou anti-système, chacun y va de sa radicalité. Radicalité, notons-le, étant ce qui tient à la racine. Etre radical en un certain sens, c'est rompre avec les racines tout en conservant les fondamentaux. Bref, une sorte de changement dans la continuité.

Pourtant un autre usage métaphorique peut être fait de la saxifrage. On sait qu'elle est, par son effervescence, ses mille formes et milles couleurs, le désespoir des peintres et ne se laisse pas enfermer dans un tableau. Elle est aussi le désespoir des ravaleurs de façades qui voient apparaître au beau milieu d'un crépi crème tout neuf, une jolie herbacée verte et rieuse. Mais surtout, elle pousse la pierre, cherche les failles. Têtue, elle résiste aux intempéries et profite du vent pour disséminer un peu partout. Un botaniste allemand utilisait le terme rupicole pour qualifier ces plantes établies sur la roche nue en ajoutant qu'elles étaient... « pionnières. ».

Ce que nous dit la saxifrage est que, même dans les contraintes les plus prégnantes, il y a toujours un commencement possible. C'est vrai pour la plante, c'est vrai pour l'homme. S'inspirant de Saint Augustin, l'être humain nous dit Hannah Arendt est toujours un commencement car avant la création il n'y avait personne. Il est capable de créer de l'inédit, de faire advenir de l'improbable y compris en politique dont on rappellera qu'elle est la conduite des affaires humaines. La même Hannah Arendt écrivait dans son livre La crise de la culture que « les chances étaient fortes qu’aucune terre ne surgît jamais des événements cosmiques, qu’aucune vie ne se développât à partir des processus inorganiques et qu’aucun homme n’émergeât de la vie animale ÃƒÆ’‚». Et pourtant l'improbable s'est produit. Quelque chose d'indéfinissable si on le chantait à nouveau. La saxifrage nous porte vers d'autres horizons. Ainsi va le monde !

Didier Martz, essayeur d'idées. Le 8 mars 2017 www.cyberphilo.org